Tristan Baille : Eliette Abecassis, merci pour cette rencontre, et ce roman « Divorce à la française » aux Éditions Grasset.
Eliette Abecassis : Merci à vous !
Tristan Baille : Antoine et Margaux sont un couple comme les autres et ils se séparent. Une banalité dans le monde actuel. Mais est ce un livre contre l’image romantique que l’on se fait de l’amour en France ?
Eliette Abecassis : C’est la façon dont on divorce. C’est vrai qu’il y a un côté un peu ironique, drôle, satirique, avec une référence à un film nommé « divorce à l’italienne », avec Marcello Mastroianni. Et comme le divorce était interdit en Italie dans les années 50, et qu’il est marié avec une femme épouvantable, il n’a plus qu’une solution, la tuer. Et en même temps « à la française » évoque un jardin à la française, quelque chose de très cadré, normé. Avec le côté juridique du divorce. Et tout ça est bousculé par une sorte de sauvagerie qui s’entretient dans la séparation et sa procédure, avec cette haine terrible. Quand chacun voit un avocat, cela devient un conflit, une guerre. Cet aspect judiciaire du divorce dans la société est le reflet de la haine sociale qui monte, de la radicalisation des points de vues psychologiques, de deux personnes qui font finalement un mariage sans passion. Et cette haine qui flambe de façon imprévue. Cela provient de mes recherches, enquêtes, et observations sur les couples.



Tristan Baille : Il est docteur. Pragmatique. Elle est auteure de polars. C’était pour les opposer dès le départ ?
Eliette Abecassis : Oui elle écrit des polars en plus avec des histoires de couples où l’un tue l’autre. Une obsession du couple assez violente. Elle a cela en elle et elle écrit ainsi. On pourrait croire qu’elle invente parce que c’est son métier, c’est d’imaginer et c’est logique. Le médecin est plus rationnel, pourrait on croire. Mais le point commun, c’est la pulsion de mort dans ces deux professions. Ils travaillent beaucoup avec la vie et la mort. Lui, il met beaucoup ses affects à distance. Et elle, elle est dans l’émotion. Mais les deux ont des professions inquiétantes. Et le principe du livre, c’est qu’on ne sait pas qui a tort ou raison. Ce qui est énigmatique et inquiétant comme leur travail.

Tristan Baille : Plusieurs personnages passent devant le juge. Et on réalise qu’aucune vérité ne peut sortir de tout ça.
Eliette Abecassis : C’est la question que pose le livre. Le divorce est un dispositif romanesque. Normatif. D’une part la femme qui veut la garde. Une histoire possible de violence conjugale. Et on se demande aussi qui va tuer qui. C’est un polar inversé. Le sujet n’est pas tant le divorce qu’une vérité plurielle, contradictoire et interprétable. Chacun a son récit. Sa version. Jusqu’à différencier leur rencontre une fois racontée. C’est un conflit d’interprétation. Les proches s’en mêlent. Les enfants. La famille. La vérité se dérobe et chacun s’adresse à la juge qui est le lecteur ! Alors que dans la vie, nous n’avons jamais tous les points de vues. Il n’y a pas d’omniscience.
Le pouvoir du roman donne cette vision plurielle de la vérité. Quand on divorce on a tendance à refaire le récit de toute l’histoire.
Prisonnier du récit qu’on se fait. En fonction de ce qu’on veut obtenir. Ressentir.
Tristan Baille : C’est étouffant entre les deux. Vous avez fait de nombreuses recherches donc…
Eliette Abecassis : Oui. Mon entourage mais pas que. Les divorces sont maintenant nombreux, longs et pénibles. Les couples explosent et c’est très dur pour les enfants. J’ai parlé à des magistrats. J’ai fait relire mon texte. Car le roman est un dossier de procédure. J’ai fait beaucoup de conférences avec des avocats. Pas seulement en droit familial. J’ai été à Assas. Au collège de droit à Lyon. À l’école nationale de la magistrature à Bordeaux. Du coup je découvrais de vraies pratiques, des procédures réelles. On appelle ça le contradictoire.
Tristan Baille : C’est bien trouvé !
Eliette Abecassis : En quelque sorte. Mais les sujets sont importants. Les violences conjugales. La parole de l’enfant. Les problèmes de garde. La protection des femmes. J’ai fait une enquête juridique, sociologique et psychologique.
Tristan Baille : Ils vont jusqu’à s’espionner ! Mais…la garde alternée est elle une arnaque ?
Eliette Abecassis : Tout le principe juridique, c’est l’intérêt supérieur de l’enfant. Parfois cela se passe bien. Mais à entendre des enfants dans des divorces compliqués, ils se retrouvent au milieu d’une telle guerre. Ils changent de domicile et doivent sans cesse s’acclimater à un nouvel environnement. L’effort psychique est considérable. Loin des apprentissages et des jeux. Pour les parents c’est une semaine sur deux. Le système idéal.
Mais pour l’intérêt supérieur de l’enfant c’est au cas par cas. Il faut faire confiance aux juges car les conflits sont rudes. Et le discours peut sembler hypocrite parfois.
Tristan Baille : On est très loin de l’image de Disney ! Le lendemain on n’adresse pas la parole à une belle inconnue assise à côté de nous dans un café ! L’amour est il en 2025 un puzzle inéluctablement incomplet ?
Eliette Abecassis : Plus que jamais, on a besoin de sentiments magiques face à cette haine dans le monde. Les liens doivent être plus solides. Cela se nomme la « vie liquide ».
C’est issu de la trilogie de Zygmunt Bauman. Cela parle de structures solides nécessaires, d’aspirations à une stabilité dans le couple, en s’adressant à ceux qui ne veulent pas répéter certaines erreurs.
Tristan Baille : Travaillez vous sur autre chose actuellement ?
Eliette Abecassis : Oui. « Retour chez soi » chez Flammarion. Et sur l’adaptation au théâtre de « divorce à la française », avec deux comédiens qui joueraient plusieurs personnages.
Tristan Baille : Ce serait un film intéressant !
Eliette Abecassis : Cela me plairait, c’est certain !
Tristan Baille : Merci ! C’est un livre à lire absolument !
Eliette Abecassis : Merci à vous !



















