Interview de Miren Pradier

Tristan Baille : Bonjour Miren Pradier. « Mon royaume pour un poney »…La pièce détourne l’imaginaire de Richard 3 avec beaucoup d’autodérision. Comment es tu arrivée sur ce projet ?

Miren Pradier : À l’origine, c’est une histoire de famille et de troupe. L’auteur, Philippe Vieux, est un comédien qui nous a rejoints dans « Les Faux British ». Le metteur en scène, Gwen Aduh, avec qui j’avais déjà adapté « Les Faux British », faisait aussi partie de cette aventure. On se connaissait bien, il y avait déjà beaucoup de confiance, de plaisir à travailler ensemble. Très naturellement, cette troupe s’est reformée autour de cette envie commune : le bonheur de jouer ensemble.

Tristan Baille : Le spectacle donne l’impression d’un joyeux chaos. Quelle est la principale difficulté quand on joue une comédie aussi déjantée ? 

Miren Pradier : Je pense que l’essentiel, c’est de garder la vérité des personnages.

Évidemment, il y a le rythme, et c’est une partition, on finit par la trouver, par la fixer. Mais ce qui fait que ça tient, c’est la sincérité. Continuer à croire aux personnages, leur donner une chair, une émotion, une détresse parfois. Moi, je joue une grande tragédienne un peu dépressive. Je ne voulais surtout pas en faire un cliché. Je voulais la ramener à quelque chose de très quotidien, tout en la rendant drôle. Elle prête au rire, mais elle est aussi profondément en détresse.

Tristan Baille : Ton personnage est très subtil. Au début de la pièce, on n’imagine pas du tout qu’on va basculer dans une comédie aussi déjantée. Il y a une vraie inquiétude, une ambiance presque sombre, avant que tout explose.

Miren Pradier : Oui, elle tient sa vérité jusqu’au bout. C’est presque une vraie tragédienne classique. Ce qui me touche énormément, c’est que c’est une mise en abyme de nos vies d’acteurs. Quand tu incarnes un personnage, tu finis par l’aimer, par en avoir besoin, par le défendre coûte que coûte. Mon personnage traverse les errances d’un metteur en scène perdu, mais elle continue d’y croire. On veut toujours se convaincre que ça va passer, que ça va marcher. Et il y a ce moment où une partie de l’équipe veut arrêter, mais elle répond que c’est trop tard. Elle aime son personnage.

Tristan Baille : Avec ton parcours très riche et des registres très différents, est ce que tu as une préférence ?

Miren Pradier : Je crois que j’adore faire rire. J’en ai besoin plus que la moyenne. Je suis quelqu’un de profondément pessimiste sur l’existence, et si je ne colmate pas ça avec de la joie et du rire, je peux très vite sombrer dans une grande mélancolie. J’adore jouer des personnages sombres et tragiques, mais ça me coûte. À force de fouiller dans des douleurs personnelles pendant des mois, on peut s’abîmer. Le rire, générer le rire, pour moi c’est un acte de vie. J’en ai besoin comme de boire de l’eau ou de manger du pain.

Tristan Baille : Il y a des moments où tu dis le texte de Shakespeare avec une telle intensité qu’on a presque envie que tout s’arrête pour t’écouter.

Miren Pradier : J’adorerais jouer Shakespeare. Ce n’est pas la question. Mais aujourd’hui, si tu veux vraiment jouer Shakespeare, il faut avoir la chance d’être dans un projet très particulier. Nous, on est dans un autre espace du théâtre, celui du privé, d’une famille artistique. Et je savoure énormément cet endroit de création très vivant, très enthousiasmant.

Tristan Baille : Malgré l’absurde et la farce, le spectacle aborde aussi des thèmes forts : la différence, l’inclusion, le “faire ensemble”.

Miren Pradier : Oui, et c’est ce qui donne sa densité au spectacle. Ce n’est pas seulement une machine à rire. Travailler avec Christophe Fluder a été très important. Ça nous a permis de comprendre concrètement les difficultés quotidiennes liées à la différence, au delà de l’effet comique. C’est un spectacle sur l’inclusion, sur l’idée qu’on avance ensemble quoi qu’il arrive.

Tristan Baille : Si tu devais résumer ce que tu vis chaque soir sur scène avec ce spectacle en une image ou une sensation ?

Miren Pradier : Je dirais une traversée de marin.

Tristan Baille : Est ce que tu t’es déjà retrouvée face à un projet tellement audacieux que tu te disais : “Mais qu’est-ce qu’on est en train de faire ?”

Miren Pradier : Avec Gwen, j’ai appris à faire confiance. Il a une vision très riche, presque en trois dimensions. Quand il met en scène, c’est comme des coups de pinceau : du son, du bruit, du vent, des détails minuscules et des grands mouvements. Je n’ai pas tout compris tout de suite, notamment mon personnage. Mais à un moment, il faut accepter de ne pas tout comprendre et faire confiance à quelqu’un qui sait où il va.

Tristan Baille : Pour finir, quels sont tes projets à venir ?

Miren Pradier : Je reste encore liée à cette famille artistique, qui aura une longue vie, j’en suis sûre. J’ai aussi des envies de mise en scène, des projets d’écriture, notamment pour le cinéma. J’aime avoir plusieurs casseroles sur le feu, comme ça, les choses émergent à des moments différents.

Tristan Baille : Merci beaucoup.

Mon royaume pour un poney est une comédie qui prend Shakespeare à rebours pour mieux parler du théâtre d’aujourd’hui. À partir d’un lointain écho de Richard, la pièce s’autorise tous les écarts : les dérapages, les accidents, les changements de cap improbables. Ce qui pourrait ressembler à une farce absurde devient peu à peu le portrait touchant d’une troupe qui s’accroche à l’envie de jouer, envers et contre tout. La mise en scène de Gwen Aduh assume un désordre savamment orchestré, où le rythme, la précision et le sens du collectif transforment le chaos en moteur comique. Le texte de Philippe Vieux jongle avec les références classiques tout en les désacralisant, laissant place à un humour généreux, parfois féroce, souvent tendre.

Portée par une distribution engagée, notamment Miren Pradier, la pièce ne se contente pas de faire rire. Elle parle aussi d’inclusion, de différence, de la fragilité des artistes et de la nécessité de faire ensemble. Derrière les gags et les ruptures de ton, affleure une véritable déclaration d’amour au théâtre, à ses illusions et à ses combats.

Un spectacle libre et vivant, qui rappelle qu’au cœur du rire se cache souvent une forme de courage.

crédit photo: ©Christophe Raynaud de Lage

MON ROYAUME POUR UN PONEY écrit par Philippe vieux et mis en scène par Gwen Aduh.

Avec : ANDY COCQ, DENIS D’ARCANGELO, KRYSTOFF FLUDER, JEAN MARIE LECOQ ou PHILIPPE VIEUX, MIREN PRADIER, MATTHIEU ROZÉ. 
Jusqu’au 29/03 au Théâtre de la Tour Eiffel, 4 square Rapp; 75007 PARIS.

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