Interview Ester Pantano

Tristan Baille : Vous faites du cinéma, de la télévision et du théâtre : avez-vous une préférence ?

Ester Pantano : J’aime profondément ces trois formes d’expression, justement parce qu’elles ne demandent pas la même chose. Le théâtre, c’est la présence immédiate, le souffle, le risque partagé avec le public. La télévision entre dans le quotidien des gens, avec quelque chose de plus familier, de plus direct. Et le cinéma, lui, permet peut-être d’aller chercher une vérité plus intérieure, plus silencieuse parfois. Je n’ai pas vraiment de préférence, parce que chacune de ces expériences m’apprend une manière différente d’habiter un personnage. Ce qui compte pour moi, au fond, c’est la possibilité de raconter des êtres qui portent une humanité, une vision, une émotion vraie.

Tristan Baille : Vous jouez dans le film Francesca e Giovanni : pouvez-vous nous parler de votre personnage ?

Ester Pantano : Ce qui m’a touchée immédiatement, c’est l’idée de redonner une voix à une femme qu’on a trop souvent laissée dans l’ombre. On connaît Giovanni Falcone, bien sûr, parce qu’il appartient déjà à la mémoire collective. Mais Francesca Morvillo, elle, a longtemps été réduite à l’image de “l’épouse de”, alors qu’elle était magistrate, femme de pensée, conscience libre, présence essentielle. Pour moi, elle n’est pas une héroïne au sens rhétorique du terme, mais une femme très concrète, très courageuse, presque une guerrière civile. Elle croyait que son travail pouvait transformer quelque chose de réel dans la société, et pas seulement dans les tribunaux. C’est ce qui rend ce personnage si fort et si bouleversant à interpréter.

Tristan Baille : Le thème de la mafia, malgré sa violence, a inspiré des films très célèbres. Qu’en pensez-vous ?

Ester Pantano : C’est un thème difficile, parce qu’il porte en lui une violence profonde, historique, humaine. Il faut donc l’aborder avec beaucoup de responsabilité. Ce qui me semble important, c’est de ne jamais céder à une fascination esthétique vide ou à une mythologie du crime. Dans Francesca e Giovanni, ce qui m’intéresse, ce n’est pas la mafia comme décor dramatique, mais la manière dont des êtres tentent de lui résister, humainement, moralement, intimement. Ce film raconte aussi cela : comment on peut opposer à la violence non seulement la loi, mais une idée de la dignité, de l’amour, de l’éducation, de la transmission. Francesca avait compris qu’on ne combat pas seulement la mafia dans les tribunaux, mais aussi en empêchant que certaines logiques se reproduisent dans la société. Et je trouve cette pensée d’une modernité très forte.

Tristan Baille : Parmi toutes ces expériences artistiques, quel est le plus beau souvenir que vous gardez ?

Ester Pantano : Il y a plusieurs souvenirs, bien sûr, mais ceux qui restent le plus profondément ne sont pas toujours les plus spectaculaires. Ce sont souvent des instants très simples, presque silencieux : un regard, une scène qui soudain devient juste, un moment où l’on sent qu’un personnage prend vie d’une manière inattendue. Avec Francesca e Giovanni, je garde quelque chose de très intime, parce que ce rôle m’a obligée à me poser des questions profondes sur l’engagement, la cohérence, la fidélité à ce que l’on croit. Certaines rencontres artistiques laissent une trace qui dépasse le tournage lui-même. Elles deviennent presque une exigence intérieure. C’est sans doute cela, pour moi, les plus beaux souvenirs : ceux qui continuent à vivre en vous.

Tristan Baille : Avez-vous d’autres projets pour l’avenir ?

Ester Pantano : Oui, bien sûr, j’ai envie de continuer à explorer des rôles qui aient du sens, qui portent une force humaine et une vraie nécessité. Ce qui m’importe, ce n’est pas seulement d’enchaîner les projets, mais de rencontrer des personnages qui déplacent quelque chose, qui apportent une lumière, une question, une émotion durable. J’aime l’idée qu’un rôle puisse relier plusieurs dimensions à la fois : l’intime, le social, la pensée, la sensibilité. Donc oui, il y a des envies, des projets, et surtout le désir de continuer à raconter des histoires qui ne soient pas seulement belles à voir, mais qui laissent une résonance.

Tristan Baille : Qu’est-ce qui vous a le plus touchée dans la personnalité et le combat de Francesca ?

Ester Pantano : Ce qui m’a touchée immédiatement, c’est l’idée de la vie des gens, de ce qu’il peut y avoir autour d’eux, de ce qui les traverse profondément. Pour moi, les artistes ne sont pas là seulement pour monter sur scène et jouer. L’art n’est pas seulement une performance : il peut aussi être une manière de faire évoluer la société, d’apporter de la lumière.

Francesca était l’une des premières femmes magistrates, l’une des premières aussi à avoir affirmé une forme de liberté dans sa vie personnelle. Son engagement était très fort : elle voulait changer les choses, lutter contre la mafia, mais aussi construire des ponts, ouvrir des chemins. Elle croyait à l’éducation, aux livres, à la culture, à la possibilité pour les êtres de choisir une autre vie.

Le thème de la mafia est un thème difficile, bien sûr, mais c’est aussi une histoire pleine de passion, d’humanité, d’amour, de mémoire. Et parfois, il suffit d’un regard, d’un souvenir, pour comprendre à quel point une vie peut compter.

(English version)

Tristan Baille : You work in film, television, and theater, do you have a preference ?

Ester Pantano : I deeply love all three forms of expression, precisely because they don’t demand the same things. Theater is about immediate presence, breath, the shared risk with the audience. Television enters people’s daily lives, with something more familiar and direct. And cinema perhaps allows you to reach a more internal, more silent truth at times. I don’t really have a preference, because each of these experiences teaches me a different way of inhabiting a character. What matters to me, ultimately, is the possibility of telling stories about human beings who carry humanity, a vision, a genuine emotion.

Tristan Baille : You are starring in the film Francesca e Giovanni, can you tell us about your character ?

Ester Pantano : What touched me immediately was the idea of giving a voice back to a woman who has too often been left in the shadows. We know Giovanni Falcone, of course, because he already belongs to collective memory. But Francesca Morvillo was long reduced to the image of “the wife of,” even though she was a magistrate, a thinking woman, a free conscience, an essential presence. For me, she is not a heroine in the rhetorical sense of the term, but a very concrete, very courageous woman, almost a civil warrior. She believed that her work could transform something real in society, not just in the courts. That’s what makes this character so powerful and so moving to portray.

Tristan Baille : The theme of the mafia, despite its violence, has inspired many famous films. 

What do you think about that ?

Ester Pantano : It’s a difficult theme because it carries a deep, historical, human violence. It must therefore be approached with great responsibility. What seems important to me is never to give in to empty aesthetic fascination or to a mythology of crime. In Francesca e Giovanni, what interests me is not the mafia as a dramatic backdrop, but the way human beings try to resist it, humanly, morally, intimately. The film also tells that story: how one can oppose violence not only with the law, but with an idea of dignity, love, education, and transmission. Francesca understood that you don’t fight the mafia only in the courts, but also by preventing certain patterns from reproducing themselves in society. And I find that idea strikingly modern.

Tristan Baille : Among all these artistic experiences, what is the most beautiful memory you keep ?

Ester Pantano : There are several memories, of course, but the ones that remain most deeply are not always the most spectacular. They are often very simple, almost silent moments: a glance, a scene that suddenly feels right, a moment when you feel a character come to life in an unexpected way. With Francesca e Giovanni, I keep something very intimate, because this role forced me to ask myself deep questions about commitment, coherence, and fidelity to what one believes in. Some artistic encounters leave a mark that goes beyond the filming itself. They almost become an inner demand. That is probably, for me, the most beautiful kind of memory, the ones that continue to live within you.

Tristan Baille : Do you have other projects for the future ?

Ester Pantano : Yes, of course, I want to continue exploring roles that have meaning, that carry human strength and real necessity. What matters to me is not just moving from one project to another, but encountering characters that shift something, that bring light, questions, or lasting emotion. I like the idea that a role can connect several dimensions at once: the intimate, the social, thought, and sensitivity. So yes, there are ideas, projects, and above all the desire to continue telling stories that are not only beautiful to watch, but that leave a lasting resonance.

Tristan Baille : What touched you most about Francesca’s personality and her struggle ?

Ester Pantano : What touched me immediately was the idea of people’s lives, what surrounds them, what runs through them deeply. For me, artists are not only there to go on stage and perform. Art is not just a performance, it can also be a way to help society evolve, to bring light.

Francesca was one of the first women magistrates, and also one of the first to assert a form of freedom in her personal life. Her commitment was very strong: she wanted to change things, to fight the mafia, but also to build bridges, to open paths. She believed in education, in books, in culture, in the possibility for people to choose another life.

The theme of the mafia is a difficult one, of course, but it is also a story full of passion, humanity, love, and memory. And sometimes, all it takes is a glance, a memory, to understand how much a life can matter.

photos : Floriana de Carlo et Ben Benkin

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