Tristan Baille : Bonjour ! Cela fait, je crois, environ vingt-cinq ans que Ruy Blas a été joué ici. Est-ce un handicap ou, au contraire, quelque chose de grisant de reprendre une pièce après tant d’années, avec la responsabilité que cela peut représenter ? Existe-t-il des liens avec les productions précédentes, à travers les costumes ou les décors, ou repartez-vous complètement de zéro ?
Stéphane Varupenne : Bonjour ! Il y a parfois des liens à travers les costumes de répétition. On retrouve des étiquettes portant les noms d’anciens comédiens, pas forcément ceux de la dernière production, d’ailleurs : cela vient du stock de la maison. Quand on enfile une veste ayant appartenu à un comédien qu’on n’a pas connu, c’est assez dingue. Il existe cette filiation par le costume.
Pour le spectacle, en revanche, de nouveaux costumes sont créés par les ateliers.
Quant à savoir si c’est grisant, oui ! Je trouve toujours plus grisant de jouer des pièces qui ne sont pas si souvent montées. Il y a moins de repères, et c’est aussi une liberté. Je n’avais pas vu le spectacle de Brigitte à l’époque, mais j’en ai regardé la captation. C’est intéressant de découvrir les différentes esthétiques selon les époques, les différentes façons de jouer.



Tristan Baille : En relisant la pièce, j’ai eu l’impression que Victor Hugo avait presque réuni plusieurs personnages en un seul : le valet, l’homme amoureux et l’homme de pouvoir, dont l’ambition est en train de naître. Est-ce que tu vois ces trois figures distinctes ou un seul personnage, avec ses nuances, ses subtilités et ses contradictions ?
Stéphane Varupenne : J’ai l’impression qu’il représente le peuple, et le peuple, ce sont plein d’hommes différents. Mais, chez lui, ce n’est pas tant une multiplicité d’hommes qu’une multiplicité d’aspirations, personnelles comme politiques.
À un moment, il dit à la reine : « Madame, écoutez-moi, j’ai des rêves sans nombre. » Il est plein de rêves, d’ambitions, d’envies.
Ce qui est beau, c’est lorsque le politique touche à l’intime, lorsque tout se mélange. La reine est impressionnée par sa force politique, et lui, au fond, lui répond qu’il fait tout cela parce qu’il l’aime.
C’est également beau lorsque tout s’entrechoque et qu’on ne sait plus très bien pourquoi on fait les choses. On pense avoir de grandes aspirations, et peut-être qu’en réalité on fait tout cela pour l’amour d’une femme.



Tristan Baille : Cela ressemble finalement à la vraie vie ! Le XIXe siècle est une époque qui me passionne. Est-ce que cette langue, avec son emphase et son lyrisme romantique, peut être une gêne pour un comédien lorsqu’il s’agit de jouer les sentiments ? Ou est-ce qu’elle libère l’imaginaire ?
Stéphane Varupenne : Il y a un peu des deux. Cela peut être intimidant.
On se dit : « Moi, je ne sais pas ce que c’est que cet univers de rois et de reines. » Pour le rapprocher de nous, il faut retrouver ce qui peut nous parler aujourd’hui, à nous personnellement. Et, en même temps, cette langue donne une force incroyable. Elle nous aide, elle nous porte. Moi, elle me porte énormément pour exprimer ces grands sentiments, ces choses énormes.
J’ai l’impression que Victor Hugo a tout prévu dans ses vers : comment faire monter la sauce, donner de la force, arriver à certains états. Si on suit vraiment la langue, elle constitue un appui incroyable.
Tristan Baille : Qu’est-ce qui t’a le plus plu dans ce personnage au fil des répétitions ? Sa relation avec les autres, ce qu’il ressent, ce qui le pousse à agir, ses contradictions ? Quelle dimension as-tu trouvé la plus passionnante à vivre et à jouer ? Ou est-ce justement l’ensemble ?
Stéphane Varupenne : C’est l’ensemble, parce que c’est un parcours. Ce que je trouve génial, ce sont ces montagnes russes : il passe par tous les états. Pour un acteur, c’est incroyable de pouvoir suivre un tel parcours sur la durée, de toucher à toutes les émotions.
C’est un peu comme un concerto : il y a un mouvement, puis un autre. On peut embrasser toutes ces contradictions.
Ce qui me touche aussi beaucoup, c’est ce peuple, cette volonté d’aller plus haut, ces aspirations. Il a quelque chose du transfuge de classe : il arrive tout en haut, puis il retombe.



Tristan Baille : Il est ambitieux, mais il reste vulnérable.
Stéphane Varupenne : C’est pour cela aussi que c’est une pièce très actuelle. Les hommes politiques ont parfois de grandes aspirations, mais ils restent des hommes, que l’on retrouve ensuite dans la presse avec leurs déboires amoureux, leurs histoires personnelles. Même si cette pièce est peu jouée, elle reste très proche de nous.
Aujourd’hui, on parle d’ailleurs d’ascension sociale, d’ascenseur social, de méritocratie… Toutes ces choses qui ne fonctionnent pas forcément. Dans la pièce, on voit comment il est utilisé. On voit aussi la naïveté de ceux qui ne font pas partie des cercles du pouvoir et qui, lorsqu’ils y arrivent, n’en comprennent pas forcément les codes, le langage des gens d’en haut.
Tristan Baille : Ce que j’aime particulièrement chez ce personnage, c’est toute la dimension amoureuse. Je crois que c’est là qu’il est le plus vrai, le plus désarmant, le plus touchant.
Stéphane Varupenne : On retrouve cette poésie de Victor Hugo, ce bonheur de parler d’amour, de se sentir dépassé tout en essayant de se maîtriser. C’est peut-être la part que je préfère.
Tristan Baille : Est ce une dimension importante dans la mise en scène ?
Stéphane Varupenne : Oui, notamment dans toute la scène avec la reine, la déclaration à l’acte III, puis lorsqu’il se retrouve seul. Il ne sait plus ce qui lui arrive. Il est traversé par tellement d’émotions : la joie, le mystère, l’ivresse, l’orgueil…
C’est divin. Il en appelle à Dieu tout le temps, parce que cela l’éblouit. Ce qui lui arrive est fou.



Tristan Baille : Tu as cité un passage tout à l’heure. Pour quelqu’un qui découvrirait la pièce, quelle phrase résumerait le mieux ce personnage ?
Stéphane Varupenne : Je crois que c’est dans la lettre que la reine lit, celle que Ruy Blas lui a envoyée : « Je suis un ver de terre amoureux d’une étoile. ». Je trouve cela incroyable. Cela résume toute la distance entre la réalité et les aspirations, entre lui et la reine. Et elle fait monter ce ver de terre…
Tristan Baille : Tout à l’heure, quand tu as employé une image musicale, tes yeux se sont allumés. Est-ce qu’on pourrait comparer ce texte à une partition, avec ses silences, ses accélérations, ses moments plus intenses, sa mélodie ? Est-ce que tu ressens ce lien entre la musique et la langue de Victor Hugo ?
Stéphane Varupenne : Oui, totalement. En tout cas, j’essaie de jouer avec le texte, de « jazzer » avec lui, de le rythmer, de m’amuser. Pas seulement avec ce qui est dit, avec le sens, mais aussi avec la forme, la beauté de la langue, sa musique.
Encore une fois, Victor Hugo a tout prévu. Parfois, il casse le vers, il fait des enjambements. Il s’amuse avec le texte. Pour l’acteur, c’est un plaisir de pouvoir l’aborder aussi musicalement.
Tristan Baille : Est-ce que tu travailles également sur un autre spectacle pour la suite de la saison, ou est-ce encore trop tôt pour en parler ?
Stéphane Varupenne : Non, plus tard dans la saison, je serai dans un spectacle autour de Beauvoir et Sartre.
Tristan Baille : Nous aurons donc l’occasion de nous revoir !
Propos recueillis par Tristan Baille




















