Entretien de Tristan Baille avec Laurence Gray autour de Toutes les choses géniales

Tristan Baille : Bonjour ! Qu’est-ce qui t’a donné envie de porter ce texte sur scène ? Et, en le travaillant, as-tu découvert des choses que tu n’avais pas perçues à la première lecture ?

Laurence Gray : Je suis une grande lectrice, mais je trouve parfois la lecture d’une pièce un peu aride. Le théâtre est fait pour être joué, pour être vu. Or, là, c’est l’une des rares fois où, dès la lecture, j’étais totalement avec le personnage. J’étais transportée, je passais du rire aux larmes. Je l’ai lu d’une traite et j’ai eu un immense coup de cœur.

Je n’ai pourtant pas pensé à le monter tout de suite. Je n’osais pas faire un seul-en-scène, cela me faisait peur. Quand j’ai découvert le texte, il y a neuf ans, cela faisait longtemps que je n’avais plus fait de théâtre : revenir avec un seul-en-scène représentait donc un grand pas.

Comme j’avais adoré ce texte de Duncan, j’ai lu tout ce qu’il avait écrit, notamment Séisme. Mais j’ai d’abord voulu monter une pièce d’un autre auteur anglo-saxon. Nous étions en lecture au moment du confinement, et le projet n’a pas pu se faire à cause du Covid.

Je me suis alors dit que j’allais monter quelque chose de plus simple : sur ce premier projet, nous étions quatre au plateau. On m’a proposé un autre seul-en-scène, et je me suis dit : « Si quelqu’un croit en moi pour un seul-en-scène, ce n’est pas celui-là que je veux faire, c’est l’autre. »

Je suis donc revenue à « Toutes les choses géniales », qui était évidemment resté dans un coin de ma tête. C’est un parcours de vie qui me parle, une vision de la vie qui me fait du bien et qui, je pense, peut faire du bien à beaucoup de monde.

Il s’agit de regarder le positif tout en abordant quelque chose de très profond, dont on parle rarement et qui reste parfois vécu comme honteux. On dira plus facilement qu’on a un problème d’alcool qu’un problème de santé mentale.

Des spectateurs m’attendent souvent à la fin ou m’envoient des messages après. On mesure alors à quel point ce sujet est universel.

Tristan Baille : Cet enfant qui essaie de trouver de l’espoir, c’est assez bouleversant. J’ai été surpris par ce mélange d’espoir et de responsabilité. On pense à soi, à ses enfants, à ceux qui grandissent auprès d’une mère, d’un père, d’un frère ou d’une sœur en souffrance et qui essaient de s’en sortir. Beaucoup de gens peuvent s’identifier à cette histoire.

Quand j’ai vu le spectacle, j’ai senti les spectateurs très touchés. J’ai vu des larmes et, parfois, des rires presque au même instant. Comment avez-vous trouvé, dans la mise en scène, cet équilibre entre l’humour et la gravité ?

Laurence Gray : La version originale que j’avais vue était très tournée vers le stand-up, parce que l’interprète venait de cet univers. Je n’avais pas envie d’aller autant dans cette direction. C’est un texte anglais, avec cet humour anglais très présent. Si on accentue constamment la comédie, on peut passer à côté du fond. Or, pour moi, la pièce est là : qu’est-ce qui se passe quand on va mal ? Qu’est-ce qui se passe pour soi, pour les autres ? Quelles en sont toutes les ramifications ? Et, au milieu de cela, où se trouvent la lumière et l’espoir ?

Nous voulions regarder ce fond en face, tout en restant une source d’espoir. Éviter le pathos, oui, mais aller réellement travailler ce qui traverse le personnage.

La question de l’hérédité me tenait aussi à cœur. Elle est évoquée dans le spectacle, sans être beaucoup développée, mais elle fait vraiment sens pour moi.

Il y a cette image des cartons qui reposent sur une chaise. À un moment, on enlève la chaise : les cartons bougent un peu, mais restent en place. Pour moi, c’est l’image d’un enfant qui s’est construit sur quelque chose de bancal. Cela tient quand même. On ne sait pas très bien comment, mais cela tient, et cela grandit.

Je trouve intéressant que le spectacle nous invite aussi à réfléchir à cela.

Tristan Baille : J’ai également beaucoup aimé la dimension interactive du spectacle. Est-ce qu’une réaction ou une proposition d’un spectateur t’a particulièrement surprise ? Une chose géniale à laquelle tu n’aurais jamais pensé ?

Laurence Gray : Les spectateurs ajoutent leurs propositions sur des papiers à la fin. Certaines sont poétiques, d’autres un peu politiques…Il y en a de très drôles. J’ai même reçu des cartes de visite ! J’ai un petit rituel pour les lire, avec ma musique. Je le fais avec beaucoup de délicatesse et de respect, parce que ce sont les petits bonheurs des gens.

J’adore cela. Et, parfois, ces propositions m’ouvrent à d’autres choses. La première fois que j’ai joué le spectacle au Lavoir moderne parisien, sur cinq représentations, « l’odeur du mimosa » est revenue trois fois. Cela m’a donné envie d’aller sentir du mimosa !

Tristan Baille : Je voulais aussi te remercier. J’avais vu le spectacle sans avoir eu l’occasion de te revoir ensuite, et il m’a beaucoup aidé.

Comme n’importe quel spectateur, on finit par réfléchir à sa propre vie. On se dit que, si l’on regarde mieux une journée, il y a plein de petites choses auxquelles on ne prête pas attention. Avec le rythme effréné de nos vies, notamment dans les grandes villes, on passe à côté et on se focalise parfois sur une seule chose amère.

Le spectacle nous rappelle qu’il y a aussi du beau. Dans le monde actuel, où les nouvelles peuvent être si décourageantes, je trouve précieux de proposer cela, notamment aux jeunes.

Laurence Gray : Oui, je pense que ce spectacle porte de très belles valeurs. J’espère qu’il pourra toucher beaucoup de monde.

Tristan Baille : Si tu devais citer aujourd’hui une chose géniale, quelque chose que la vie quotidienne nous offre et que nous ne voyons pas toujours, que choisirais-tu ?

Laurence Gray : Les rencontres, à tous les niveaux. Cela peut être une rencontre amoureuse, mais aussi une conversation avec un inconnu, quelque part.

Mon métier consiste à créer du lien entre les gens. C’est particulièrement vrai avec ce spectacle, mais cela vaut pour toutes les œuvres dans lesquelles on joue : essayer de faire en sorte que les gens se comprennent, que des personnes différentes puissent comprendre la vie et l’histoire de l’autre.

J’ai joué pendant plusieurs années dans Les Crapauds fous, qui se déroule pendant la Seconde Guerre mondiale. Le théâtre permet d’approcher la vie de ces Polonais, à cette époque-là. Et la lecture d’une œuvre évolue avec ce que nous vivons. Nous avons joué cette pièce après le confinement : comme elle parle d’une épidémie, cela lui donnait une autre résonance. Puis la guerre lui en a donné encore une autre.

À chaque fois, on peut comprendre quelque chose de la vie des autres sans forcément partager toutes leurs valeurs ou tous leurs points de vue. C’est ce que je trouve très beau dans mon métier : permettre aux gens de se comprendre, créer la communication.

Propos recueillis par Tristan Baille 

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