Tristan Baille : Bonjour, j’ai eu la chance de visiter Mogador. Impressionnant !
Laurent Bentata : Bonjour. Oui, magnifique écrin !
Tristan Baille : Vous avez réellement transformé le paysage des comédies musicales en France. On parlait jadis de retard français. Était ce vraiment le cas ?
Laurent Bentata : Je ne suis pas sûr qu’il y ait eu un retard. Il y avait surtout une envie, très forte, de la part du public. Et il ne faut pas oublier que nous travaillons avec des spectacles à gros budget : Le Roi Lion, par exemple, doit pouvoir se défendre. Nous avons commencé avec Cabaret. Très vite, nous avons compris qu’il existait un vrai potentiel. Cela prend du temps, bien sûr. Il faut créer des spectacles, organiser une rencontre régulière avec le public, proposer des productions marquantes, iconiques. Nous avons choisi ce qui se fait de mieux à Broadway ou dans le West End, pour permettre au public français de s’adapter à un genre un peu différent de notre tradition musicale. Ce n’est pas un choc, mais une nouvelle pratique. Je savais que ce serait un marathon, et il fallait être patient.


Tristan Baille : Chaque œuvre possède un adaptateur ou une adaptatrice. Comment garantir le respect de l’œuvre originale ?
Laurent Bentata : C’est le talent des adaptateurs. Nous avons ici un comité de lecture, avec quatre ou cinq adaptateurs. Ensemble, nous apprenons à connaître les œuvres. Nicolas Debot, Stéphane Laporte, Nicolas Engel… Mamma Mia, Le Roi Lion et Chicago fonctionnent très bien grâce à eux. Ils respectent la version originale, et ne passent pas à côté du livret. Nous voulons démocratiser le genre, donc c’est à nous de conserver la prosodie d’origine, avec une adaptation la plus fluide possible..



Tristan Baille : Justement. Est il difficile de proposer ces spectacles de 2 H 30 à la génération tiktok qui zappe en permanence ?
Laurent Bentata : C’est un enjeu réel. La concurrence, ce sont les plateformes, les chaînes, tout ce qui capte l’attention. Mais quand on voit l’exemple flagrant de Cher Evan Hansen, qui traite d’un sujet fort de l’adolescence, on comprend qu’il faut davantage de spectacles sur des thématiques jeunes, modernes. La force de Chicago, c’est qu’il reste très actuel, même si son histoire date d’une autre époque. Les jeunes y tiennent parce qu’ils ont grandi avec des shows, du stand up, des performances live. Ils ont l’habitude d’entrer dans un théâtre pour y vivre une expérience. Quand on va chercher la talentueuse Shy’m, c’est aussi pour s’adresser à ce public.
Tristan Baille : Comment choisir un futur spectacle ?
Laurent Bentata : On prend un risque. Pour les 20 ans de Stage, il y a 2 ans, on a pensé à Chicago. Une œuvre iconique. On cherche une fraîcheur, un nouveau regard. On réunit des artistes français autour d’un chef d’œuvre.
Nous réfléchissons, nous tissons un fil, nous parlons avec les équipes, avec les femmes et les hommes qui vont porter le projet. Il faut que toutes les planètes soient alignées. Je voulais absolument travailler avec Shy’m, avec Vanessa Cailhol, et tant d’autres. Il fallait que ces talents soient disponibles. Les équipes artistiques doivent être des perles elles aussi. Alors il faut anticiper. Ces productions sont des machines très lourdes à mettre en place, à manœuvrer. Le travail consiste à aider, motiver, pousser, et se dire : ce spectacle aura sa place auprès du public français.


Tristan Baille : D’où vient votre passion ?
Laurent Bentata : De plein de choses. D’un spectacle que j’ai écrit il y a 30 ans. C’était une belle expérience. J’ai vécu à New York. J’ai adoré les façades lumineuses, les salles immenses. J’ai vu des shows incroyables. Et aujourd’hui j’aime cette manière de coordonner des talents. De construire un projet en additionnant les compétences des uns et des autres. C’est fascinant…Voir un puzzle se mettre en place, avec le marketing, la technique, la coiffure, le maquillage, les costumes, les danseurs, les chanteurs…C’est chercher l’harmonie après des semaines, des mois de répétitions, et même si c’est notre bébé le soir de la première, après il appartient au public.


Tristan Baille : On sent que vous aimez profondément le public.
Laurent Bentata : Je fais un métier de rêve. Même s’il y a des contraintes. C’est 24 h / 24 h. On ne s’arrête jamais. Rien que pour la gestion humaine…Sur Le Roi Lion, 150 personnes travaillent chaque jour. Sur Chicago, 60. Et ceux qu’on ne voit pas méritent autant de reconnaissance. Le spectacle tient par la force des humains qui le construisent. J’ai une anecdote importante…Quand on a fermé après l’incendie, j’ai vécu presque seul ici, à gérer les réparations, les rénovations pendant les travaux. Un théâtre vide, c’est très difficile à vivre. Et le soir de la première de Grease, je descends et je suis happé par le bruit du public. J’ai eu une émotion, indescriptible. L’essence d’un théâtre, c’est le public. On est tellement impatients avec les répétions intensives. Jusqu’à ce que les représentations arrivent. Et là c’est magique. Des artistes se révèlent. Comme Vanessa Cailhol dans Roxy.
Tristan Baille : Vous avez évoqué la transmission.
Laurent Bentata : Elle est essentielle. Nous organisons des journées avec les scolaires pour le Roi Lion. On a monté une école il y a 8 ans déjà avec les cours Florent. La classe libre. Ça fonctionne. On forme les talents de demain. On a des exigences. On travaille avec les anglo saxons. On a pris les choses en main. On voit des gens éclore. Et j’ai encore des frissons après les répétitions.
Tristan Baille : Merci pour cet échange, Mr Bentata.
Laurent Bentata : Merci à vous.



















