Interview de Sephora Pondi

Sephora Pondi : Bonjour !

Tristan Baille : D’où vient cette passion, cette envie de transmettre des émotions, Sephora Pondi ?

Sephora Pondi : J’aime lire, voir des films, découvrir. Depuis toujours, c’est ce qu’il y a de mieux à faire.

Tristan Baille : Qu’est-ce qui, dans « Bestioles », de Lachlan Philpott, vous a donné l’élan de passer de la lecture à la mise en scène au Studio-Théâtre de la Comédie-Française ?

Sephora Pondi : C’est la salle. Le rapport à la salle était évident. Il y a vraiment eu une vraie alchimie entre le plateau et nous. C’était surprenant. Cette attention… cette symbiose…

Tristan Baille : La pièce parle de la manière dont les adolescents pensent, parlent et ressentent. Comment avez-vous travaillé le rythme pour que cette énergie naturelle des jeunes ne se perde pas dans la représentation ?

Sephora Pondi : La pièce est écrite ainsi. Ce sont des répliques assez impitoyables d’ailleurs, donnant même l’impression de courir après le texte. Il est rythmique, millimétré, avec une saveur juvénile, sarcastique, avec des punchlines, des répliques qui claquent. Donc, dans l’écriture elle-même, ce côté adolescent apparaissait.

Tristan Baille : Le dossier de presse présente un quotidien et un monde plus étrange, peuplé de figures animales et même de métamorphoses, et donc une pièce qui glisse d’un registre à l’autre. Comment avez-vous construit ce passage entre le concret et l’imaginaire ?

Sephora Pondi : Il fallait tenter d’être subtile. Avec des éléments presque invisibles, basés sur le son, qui offrent cette qualité-là au spectacle. Des mélanges de crissements, de radios, quelque chose de sourd, de lancinant, qui vibre, comme le son d’un insecte. Et pour les filles, j’ai demandé aux comédiennes d’assumer des postures qui ne sont pas naturelles, en cherchant des mouvements de corps surprenants, mais toujours à partir d’une situation très réaliste. J’aime quand cela bascule petit à petit.

Tristan Baille : Quels sont les moyens principaux pour transmettre les états intérieurs des personnages à travers une mise en scène ?

Sephora Pondi : Le jeu des comédiennes. Elles sont très sollicitées, je leur demande beaucoup ; elles sont vaillantes, elles fournissent un effort énorme, et c’est vrai que la pièce repose beaucoup sur elles. C’est une petite distribution : ils sont cinq, avec un trio principal, entre parenthèses, et avec un texte assez bavard, avec le son, avec un soupçon de musique, avec la lumière ; tout cela nous aide à mettre en valeur l’état intérieur des personnages. Dans cette mise en scène, je trouvais intéressant de construire une petite machine séduisante.

Tristan Baille : Le texte trouve son origine dans un fait réel et a connu plusieurs formes avant d’atterrir sur scène. Qu’avez-vous choisi de garder, de transformer ou d’écarter pour que l’histoire parle au public d’aujourd’hui ?

Sephora Pondi : Pour l’auteur, la question sociologique était la clé, avec des tensions raciales omniprésentes, une femme indienne face à ses deux amies. Toute une culture qui crée une rupture avec les autres. Je crois que cet aspect s’avère un peu moins important pour moi, car, pour une raison de temps, on ne pouvait pas faire une pièce de deux heures au Studio-Théâtre. Donc, cette dimension sociologique est seulement suggérée. En revanche, j’ai accentué les séquences étranges autour de l’insecte, tout ce qui était un peu larvé, sans faire de mauvais jeux de mots. Des séquences qui clôturent les scènes, avec des projections de vidéos d’insectes, sans explications. C’est fascinant.

Tristan Baille : Kafka.

Sephora Pondi : Disons que la notion de mutation me plaisait. J’ai essayé de creuser cette métaphore.

Tristan Baille : C’est aussi une pièce sur le désir.

Sephora Pondi : Disons… une féminité qui se découvre. C’est une pièce très hormonale. L’attirance et le désir… j’ai l’impression que c’est quelque chose de plus mûr. Or, là, elles sont face à leur corps qui change, avec l’envie de le découvrir, avec celui des autres, d’une façon assez débridée, et ce n’est pas un jugement, car il y a peu de repères ; c’est pour cela qu’elles en viennent à faire ce qu’elles font. Tout cela manque de cadre, et donc elles se jettent dans le désir de façon forcenée. La question n’est pas le désir pour les hommes, mais plutôt… quelles femmes elles vont devenir. Et, du coup, l’apprentissage du féminin, dans leur cadre, devient dangereux.

Je sors de la pièce « Bestioles » de Lachlan Philpott, au Studio-Théâtre de la Comédie-Française. Elle laisse une impression durable, comme une mue lente et nécessaire. La mise en scène de Séphora Pondi accompagne le texte avec une grande finesse, trouvant un équilibre subtil entre tension, pudeur et éclats de poésie. Rien n’est appuyé, tout circule : les émotions, les silences, les zones d’ombre. La lumière façonne l’espace avec précision, créant des atmosphères changeantes, parfois protectrices, parfois oppressantes, tandis que le travail sonore agit comme une présence souterraine, presque organique, qui soutient la narration et relie les corps sur le plateau. L’ensemble crée une sensation d’immersion sensible, à la fois rude et profondément humaine. Au cœur de cette traversée, Léa Lopez impressionne par la justesse et l’intensité de son jeu. Elle incarne Bee avec une force tranquille, une fragilité vibrante, donnant au personnage une profondeur et une vérité qui marquent durablement. Sa présence irradie la scène sans jamais la saturer. Autour d’elle, Marie Oppert, Charlie Fabert, Mélissa Polonie et Sara Valeri composent une constellation de figures précises et engagées. Leur travail collectif donne chair à cet univers, chacun apportant sa nuance, sa tension, sa singularité, et renforçant la puissance chorale de la pièce.

« Bestioles » est une création qui ne cherche pas l’effet, mais la justesse. Un spectacle qui touche par son intelligence, sa sensibilité et la cohérence de toutes ses forces réunies.

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J’aime profondément ces trois formes d’expression, justement parce qu’elles ne demandent pas la même chose. Le théâtre, c’est la présence immédiate, le souffle, le risque partagé avec le public. La télévision entre dans le quotidien des gens, avec quelque chose de plus familier, de plus direct. Et le cinéma, lui, permet peut-être d’aller chercher une vérité plus intérieure, plus silencieuse parfois. Je n’ai pas vraiment de préférence, parce que chacune de ces expériences m’apprend une manière différente d’habiter un personnage. Ce qui compte pour moi, au fond, c’est la possibilité de raconter des êtres qui portent une humanité, une vision, une émotion vraie.

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