Interview de Robin Ormond par Tristan Baille

Tristan Baille : Qu’est ce qui t’a amené à cette pièce ?

Robin Ormond : J’ai découvert ce texte par hasard, dans une librairie à Londres, à un moment où je voulais lire beaucoup de théâtre contemporain pour comprendre comment on parle d’aujourd’hui avec une langue d’aujourd’hui. C’est le premier livre que j’ai ouvert dans une pile, et je n’ai jamais lu les autres. Je suis immédiatement tombé amoureux de cette langue. C’était la première fois que je voyais un auteur reproduire le parler quotidien avec autant d’efficacité, de finesse et de musicalité. C’est extrêmement écrit, mais cela donne l’impression d’entendre la vie. Ensuite, les thèmes m’ont évidemment parlé. La pièce aborde le couple, la reproduction, l’infidélité, le fait d’essayer autre chose, sans jamais juger moralement les personnages. Elle observe deux êtres comme deux hypothèses, presque scientifiquement, pour voir s’ils peuvent être en symbiose ou non. Ce qui me touche profondément, c’est cette capacité à créer de l’empathie. On ne juge jamais ces deux personnes. On peut être proche d’eux, ou parfois à distance, mais on accepte de les regarder exister. Cette pièce est restée longtemps dans un coin de ma tête. Quand je l’ai découverte, j’apprenais encore à faire du théâtre, j’étais assistant. Je me disais : un jour, si je m’en sens capable, je la monterai. Et cela s’est fait.

Tristan Baille : J’ai été très déstabilisé au départ par les changements temporels immédiats et par le grand dénuement de la pièce.

Robin Ormond : Oui, mais ce dénuement est un vrai point de vue d’auteur. Avec l’équipe, nous nous demandions quel était notre espace de création. Et nous avons compris que chaque fois que nous ajoutions quelque chose au delà du texte, nous tuions quelque chose. Un accessoire en trop, une lumière qui illustrait trop un changement de lieu ou de temps, et cela ne fonctionnait plus. Nous avons donc choisi d’accompagner surtout la dramaturgie des personnages : leurs humeurs, leurs changements d’avis, leurs mouvements intérieurs. C’est la première fois que je travaillais avec un tel respect pour un texte. Toutes nos idées, ou presque, ont disparu. Certains costumes ont été abandonnés. La lumière a été entièrement repensée. Les comédiens ont beaucoup essayé, beaucoup raté, jusqu’à trouver quelque chose dans le corps. Nous avons fini par traiter la pièce presque comme du cinéma ou une série : non pas dans la projection ou la déclamation, mais dans le gros plan, dans la finesse. Les micros, la lumière, l’espace, tout a été construit pour créer cette intimité.

Tristan Baille : Et cette proximité avec le public ? Était ce complexe ?

Robin Ormond : Justement, je voulais protéger les comédiens du regard du public, sans créer de froideur. La boîte scénique et les micros permettent cela : ils créent un couloir intime, mais aussi un grand vecteur d’empathie. Le public peut réagir comme devant une scène très proche de lui : un soupir, un rire, un malaise. Il se sent autorisé à recevoir les choses librement. Pour moi, c’était la meilleure manière de rendre hommage au texte. La scénographie est née de cette idée avec Balthazar, qui est régisseur à la Comédie Française et scénographe. La fermeture de l’espace est une image simple, mais elle permettait d’amener une forme de poésie légitime.

Tristan Baille : Tu viens de le dire…Il y a quelque chose de très fort dans la pièce : on ne peut pas les juger. On prend parti alternativement pour l’un, puis pour l’autre. Et selon le jour, selon ce qu’on vit soi même, on ne reçoit pas la pièce de la même manière.
Robin Ormond : Oui. Dans certaines scènes, elle peut paraître cruelle, notamment quand elle parle de ce qu’elle ressent pendant l’amour. Mais Duncan Macmillan ne nous montre pas concrètement leur intimité. On ne sait donc pas exactement ce qui se joue entre eux, et on ne peut pas juger. On est placé au milieu de leurs peurs. Chez elle, cela devient presque une névrose, chez lui, c’est moins visible, peut être parce qu’il a moins les moyens de s’exprimer. Elle, en revanche, ose tout dire. Elle ose être bizarre, se révéler complètement. Pour moi, c’est une immense preuve d’amour. Et lui, par moments, est capable de l’accueillir et de la rassurer. C’est cela qui rend leur relation bouleversante. J’ai voulu traiter ce texte avec le sérieux qu’on accorderait à Racine ou à une tragédie grecque, malgré la trivialité du langage et les moments presque vaudevillesques. Le génie de Macmillan, c’est d’arriver à faire rire dans des moments graves, à équilibrer l’humour et la catastrophe.

Tristan Baille : Je suppose que…selon les soirs, le personnage joué par Claire peut paraître plus dur, plus pénible. Comment rééquilibrer cela ?

Robin Ormond : C’est ce qui est passionnant. Pour moi, elle incarne une forme de grande peur : celle du saut dans l’inconnu. La question de l’enfant représente cela très fortement. On ne sait pas ce qu’on porte, ce que cela deviendra, ce que cela produira sur des années. Avoir un enfant, c’est lier son existence à celle d’une autre personne pour le reste de sa vie, si tout va bien pendant des décennies. C’est merveilleux, bien sûr, mais c’est aussi vertigineux. Peu d’événements dans la vie contiennent autant d’inconnu.

Tristan Baille : Cette question du couple, des structures qui enferment les personnages, revient elle souvent dans ton travail ?

Robin Ormond : Oui, bien sûr. J’ai par exemple monté « Peu importe » de Marius von Mayenburg, qui parle aussi d’un couple. Ils ne se posent pas la question de l’enfant, mais ils sont rattrapés par le travail, par la réalité, par les structures sociales. Ce sont deux personnes qui veulent vivre autrement, se libérer des carcans, mais qui sont peu à peu gangrenées par leur environnement. La pièce recommence en inversant les rôles : d’abord elle revient d’un voyage d’affaires pendant que lui est resté à la maison, puis c’est l’inverse. Ce qui m’intéresse, c’est le poids des petites phrases, des reproches, des habitudes qui détruisent peu à peu une grande idée de départ. Ils croient pouvoir fonctionner mieux que les autres, mais ils sont rattrapés malgré eux. Et ce sont pourtant de belles personnes. C’est cela qui est terrible.

Tristan Baille : Cherches tu aujourd’hui d’autres espaces de liberté dans le répertoire ?

Robin Ormond : Oui. Je reste un fervent défenseur de l’écriture contemporaine, mais je relis aussi beaucoup le répertoire, notamment les romantiques. Ce sont des textes très différents, mais j’y retrouve des envolées lyriques au milieu de situations monstrueuses. J’essaie de mûrir des projets de répertoire en cherchant un lien avec le théâtre d’aujourd’hui. Je ne veux pas que cela reste patrimonial. Je cherche comment y faire entrer la vie quotidienne. Quand cela arrive, c’est magique.

Tristan Baille : Merci beaucoup pour cet échange !

Robin Ormond : Merci !


Photo : Vincent PONTET

« Séisme ». Vu hier soir au Théâtre du Petit Saint Martin. La Comédie Française hors les murs et dans le cœur. La pièce de Duncan Macmillan impressionne par l’ampleur de son dispositif et par la précision de sa mise en scène. Robin Ormond choisit de ne jamais surcharger le plateau : tout repose sur la présence des deux comédiens, sur le rythme des répliques, sur les silences et les déplacements. Dans cette petite salle, où le public est très proche de la scène, cette sobriété devient une force. La pièce suit un couple qui se demande s’il faut, ou non, faire un enfant dans un monde incertain. Le sujet pourrait vite devenir théorique, mais la mise en scène évite cet écueil. Elle ramène constamment les grandes angoisses, le climat, l’avenir, la peur de mal faire, à quelque chose de très concret : deux êtres qui s’aiment, qui doutent, qui se coupent la parole, qui avancent malgré leurs contradictions. Ce qui frappe surtout, c’est la fluidité du spectacle. Le temps passe, les scènes s’enchaînent, les années semblent glisser sans rupture brutale. Robin Ormond accompagne ces ellipses avec une grande délicatesse : un changement de posture, un silence plus long, une tension dans le corps suffisent parfois à faire comprendre que quelque chose a basculé. La mise en scène laisse aussi respirer l’humour du texte. Malgré la gravité du sujet, « Séisme » reste vivant, nerveux, parfois très drôle. Cette alternance entre légèreté et vertige donne au spectacle sa vibration particulière. Au final, « Séisme » touche parce qu’il transforme une question intime en secousse intérieure. Grâce à une direction d’acteurs fine et à une scénographie qui privilégie la proximité plutôt que l’effet, la pièce fait entendre avec justesse ce moment fragile où l’amour se mesure à la peur de l’avenir.

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