Festival de Deauville –  « Left Handed Girl » de Shih Ching Tsou.

Je viens de voir « Left Handed Girl » de Shih Ching Tsou. 

Il y a des films qui ne racontent pas seulement une histoire : ils chuchotent une mémoire, ils respirent une ville, ils portent en eux la fatigue et la tendresse du quotidien. Left Handed Girl, premier long métrage solo de Shih Ching Tsou, appartient à cette famille rare. Dès les premières images, on croit sentir la buée des nouilles fumantes, le bourdonnement des scooters, le parfum lourd des marchés nocturnes. Taipei n’y est pas seulement un décor : c’est une peau, un battement, une coulée de lumière où se reflète le tumulte des âmes.

Au centre, une mère et ses deux filles. Trois visages, trois façons de tenir tête au monde. La mère, tout en dignité muette, serre la vie comme on serre un bol chaud pour se réchauffer les doigts. L’aînée, I Ann, avance déjà vers l’âge où les rêves se froissent contre la dureté des adultes. Et puis la cadette, I Jing, insolente comète, enfant qui rit et mord, qui croit encore que sa main gauche porte un sortilège. Cette main, qu’on lui reproche comme une faute originelle, devient l’étendard d’une liberté farouche : la possibilité d’être différente, de se saisir du monde à sa manière.

Tsou filme ces gestes minuscules avec une attention qui confine à la grâce : la petite voleuse qui cache ses larcins comme des trésors, la sœur aînée qui détourne le regard pour masquer ses colères, la mère qui plie son chagrin dans le silence de ses nuits. Chaque plan a la fragilité d’un instant volé, et pourtant la densité d’une peinture vivante. On dirait parfois que la caméra n’observe pas, mais qu’elle écoute, qu’elle se laisse traverser par les voix invisibles d’un quartier, par la rumeur des générations.

Le film n’impose pas une intrigue spectaculaire, il préfère les vibrations. Une larme qui ne coule pas, un éclat de rire qui perce dans la pénombre, une dispute où l’amour se déguise en reproches. C’est dans ces micro sismographies de l’intime que naît la puissance du récit. Left Handed Girl ne cherche pas à convaincre : il se contente d’être vrai, et cette vérité nous bouleverse.

Il y a aussi le choix des outils : un téléphone, des images proches du documentaire, une lumière brute. Mais au lieu de l’appauvrir, cette simplicité élève le film vers une poésie directe, immédiate, sans fard. Comme si Tsou disait : « Regardez, la beauté est là, sous vos yeux, dans ce qu’on appelle banal et qui, en vérité, pulse d’une énergie sacrée. »

Alors, que raconte vraiment ce film ? L’apprentissage d’une enfant, la persistance des traditions absurdes, la transmission maternelle qui se fait malgré la pauvreté et la fatigue. Mais surtout, il raconte la main gauche : celle qu’on croit maudite, et qui devient miracle. C’est la main qui écrit différemment, qui trace d’autres chemins, qui refuse de plier devant la règle. La main gauche, ici, est l’image de tous les êtres qui n’entrent pas dans les cases, qui portent leur étrangeté comme un fardeau, avant de la découvrir comme une force.

En sortant de la salle, on garde en soi l’écho des marchés illuminés, des rires d’enfants, des silences d’adultes. On garde surtout cette sensation rare : la certitude que le cinéma peut encore toucher l’invisible, faire remonter en nous des souvenirs que nous croyions perdus, réveiller le goût des choses simples.

Left Handed Girl n’est pas seulement un film : c’est une caresse gauche, maladroite, infiniment tendre. Et dans cette maladresse réside sa vérité, sa lumière, son miracle.

J’ai la chance de rencontrer la talentueuse réalisatrice. 

Tristan Baille : Dans « Left Handed Girl », on a l’impression que vos actrices évoluent avec une grande liberté, comme si leurs gestes et leurs silences n’étaient pas contraints par un cadre rigide. Aviez vous répété longuement en amont ?

Shih Ching Tsou : En réalité, non. Nous n’avons quasiment pas fait de répétitions. J’ai simplement organisé une rencontre entre les personnages principaux, pour qu’ils puissent se croiser, sentir un peu la présence des uns et des autres. Mais je tenais à ne pas figer leurs relations trop tôt. Je préfère que la complicité ou, au contraire, la distance se construise  sous nos yeux, presque en direct. C’est parfois fragile, hésitant, mais c’est aussi ce qui rend chaque regard, chaque geste véritable.

Tristan Baille : Pourquoi ce choix ?

Shih Ching Tsou : Parce que je voulais préserver une forme de spontanéité. Si nous avions répété encore et encore, les dialogues et les gestes auraient fini par perdre leur énergie. Les actrices auraient peut-être trouvé une « bonne manière » de jouer, mais elle aurait semblé trop consciente, trop fabriquée. Or, ce qui m’intéresse, c’est la vibration imprévisible d’une émotion qui surgit sans qu’on l’ait anticipée. Le cinéma, pour moi, se nourrit de cette vérité fragile, de ces moments qui échappent à la préparation.

Left-Handed Girl. (L-R) Janel Tsai as Shu-Fen, Nina Ye as I-Jing and Shih-Yuan Ma as I-Ann in Left-Handed Girl. Cr. LEFT-HANDED GIRL FILM PRODUCTION CO, LTD © 2025.

Tristan Baille : Comme si vous cherchiez à capter un état brut ?

Shih Ching Tsou : Exactement. J’essaie de capter une sincérité immédiate. Parfois, un silence ou un geste maladroit en dit beaucoup plus qu’une réplique parfaitement interprétée. La vie n’est pas « bien répétée » : elle est faite de ratés, de décalages, de surprises. C’est cette matière brute que je cherche à filmer, car c’est là que réside la vérité des personnages et, je crois, l’émotion du spectateur.

Tristan Baille : Donc, en quelque sorte, le film s’écrivait aussi sur le plateau ?

Shih Ching Tsou : Oui, chaque scène était une surprise. J’avais une trame claire, je savais vers quel horizon je voulais emmener le récit, mais je laissais le chemin ouvert. Cela obligeait aussi toute l’équipe à rester attentive, disponible. On devait être prêt à accueillir l’inattendu. C’est parfois inconfortable, mais cette ouverture a permis aux actrices de respirer et de s’approprier pleinement leurs personnages. Elles ne se contentaient pas de servir un scénario rigide : elles devenaient co -créatrices du film.

Left-Handed Girl. Nina Ye as I-Jing in Left-Handed Girl. Cr. LEFT-HANDED GIRL FILM PRODUCTION CO, LTD © 2025.

Tristan Baille : Comment est née l’histoire de « Left Handed Girl » ?

Shih Ching Tsou : Elle vient d’un souvenir d’enfance. Mon grand père me répétait de ne jamais écrire de la main gauche, « la main du diable ». Cette phrase était à la fois tendre, parce qu’elle venait d’un souci de me protéger, et brutale, car elle portait en elle un interdit. Ce petit détail, cette injonction familiale, a ouvert en moi une réflexion plus large sur la manière dont les traditions façonnent nos corps, nos gestes, parfois nos identités. C’est devenu le point de départ du film.

Tristan Baille : Le titre est très symbolique. Qu’incarne pour vous cette main gauche ?

Shih Ching Tsou : Pour moi, la main gauche représente tout ce qui sort de la norme. Une singularité qu’on voudrait corriger, effacer, parce qu’elle dérange l’ordre établi. Mais cette différence peut devenir une force, une identité. Écrire de la main gauche, marcher autrement, aimer différemment : ce sont des manières d’affirmer « Je suis là, je fais partie du monde, même si je ne me plie pas aux règles qu’on m’impose. » Le film est traversé par cette question : comment transformer ce qui est vu comme une faiblesse en un moteur de liberté ?

Tristan Baille : Vous filmez surtout dans des lieux populaires, bruyants. Pourquoi ce choix ?

Shih Ching Tsou : J’aime filmer dans des lieux populaires parce qu’ils concentrent l’essence de la vie. Les marchés de nuit de Taipei, par exemple, sont comme un théâtre à ciel ouvert. On y trouve une énergie incroyable : des foules bigarrées, des couleurs saturées, des odeurs puissantes, des sons qui se superposent. C’est un décor vivant, jamais figé, qui colle parfaitement à l’énergie de mes personnages. Dans un tel cadre, on ne peut pas tricher : la ville elle même devient un acteur du film, elle impose sa vérité.

Tristan Baille : Le film traverse plusieurs générations de femmes. Que vouliez vous montrer ?

Shih Ching Tsou : Je voulais montrer comment l’amour circule, mais aussi comment il peut se transformer en injonction. Ce qui est transmis d’une génération à l’autre n’est pas seulement de l’affection : ce sont aussi des règles, des attentes, des traditions qui peuvent enfermer. Une mère qui aime sa fille peut, sans le vouloir, la limiter. Une grand mère qui transmet une valeur peut aussi la charger d’un poids inutile. C’est cette ambiguïté là qui m’intéressait : l’amour comme force, mais aussi comme contrainte, parfois inconsciente.

Tristan Baille : Justement, comment avez vous travaillé avec vos actrices pour leur donner une voix propre ?

Shih Ching Tsou : Je voulais avant tout qu’elles gardent la fraîcheur des gestes, des silences, des respirations. Je donnais une direction, un cadre émotionnel, puis je les laissais inventer leur manière d’habiter le rôle. Certaines improvisaient, d’autres préféraient s’appuyer sur le texte, mais toutes avaient la liberté de surprendre. C’est dans cette surprise que naît la singularité de chaque personnage, leur voix propre, leur énergie propre.

Tristan Baille : Et votre regard sur ces traditions qui pèsent encore ?

Shih Ching Tsou : Je ne cherche pas à juger les traditions. Elles font partie de nous, elles sont un héritage affectif. Elles portent en elles une mémoire, parfois belle, parfois douloureuse. Mais il faut parfois les transformer pour qu’elles cessent d’être un poids. Le film essaie de dire cela : qu’on peut aimer ce qui nous a été transmis, tout en choisissant d’en inventer une autre version, plus juste pour soi. La liberté ne consiste pas à effacer le passé, mais à le réécrire pour mieux l’habiter.

Interview par Tristan Baille

Left-handed girl / Au cinéma le 17 septembre

    Réalisation : Shih-Ching Tsou

    Cast : Shih-Yuan Ma, Janel Tsai, pour la première fois à l’écran Nina Ye

    Genre : Drame

    Nationalité : Taïwan

    Année : 2025

PALO SANTO – IBIZA

PALO SANTO – IBIZA

Il y a des endroits qui portent en eux quelque chose d’indéfinissable. Une énergie, une âme. Las Dalias, à San Carlos, est de ceux-là. Ce qui a commencé en 1954 comme une simple bodega de village est devenu au fil des décennies l’un des lieux les plus mythiques d’Ibiza. Le marché hippie du week-end, connu dans le monde entier, attire créateurs, voyageurs et insulaires depuis des générations. En semaine, le marché nocturne prend le relais, avec ses cent stands de mode, bijoux et artisanat baignés de lumières féeriques et de musique envoûtante. Et chaque mercredi soir, c’est le célébrissime Namaste, qui s’empare du jardin dès 19h, avant de migrer vers le club Akasha pour prolonger la nuit. Une célébration qui rassemble depuis plus de 25 ans autour de la danse, de la musique, de l’amour et de la paix. Ici, tous les âges, tous les styles, toutes les tribus se croisent et se mélangent. C’est ça, Las Dalias. Un lieu de vie à part entière, ouvert, coloré, libre. Exactement l’endroit où l’on s’attend à trouver un restaurant comme Palo Santo.

Matsuri Genève, le sushi bar culte prend l’accent Suisse

Matsuri Genève, le sushi bar culte prend l’accent Suisse

Matsuri a choisi les Eaux-Vives pour poser ses premières assiettes en Suisse. Une arrivée qui marque un nouveau chapitre pour cette enseigne née à Paris en 1986, connue pour son kaïten, ce tapis roulant autour duquel s’organise le repas. À Genève, le concept a été entièrement repensé avec Pesca Rouge, poissonnerie et table carougeoise fondée par Anaïs et David Comerro, qui apporte au projet son expertise du produit et son ancrage local.

NŪN IBIZA – Le feu, la mer et l’âme d’Ibiza

NŪN IBIZA – Le feu, la mer et l’âme d’Ibiza

À Cala Llonga, là où la baie dessine l’un des paysages les plus doux de l’île, NŪN incarne parfaitement cette nouvelle génération d’adresses qui font rayonner Ibiza autrement.

Dès l’arrivée, le décor donne le ton. Face à la mer, entre sable blond, bois naturel et teintes lumineuses, l’atmosphère est élégante sans jamais être prétentieuse. Ici, tout semble ralentir. Le temps, les conversations, le rythme de la journée.

MAJORELLE – Ibiza

MAJORELLE – Ibiza

Nichée dans les ruelles de Dalt Vila, à quelques mètres seulement du cœur animé de la vieille ville, Majorelle se découvre comme une parenthèse paisible au milieu du tumulte d’Ibiza le soir. L’adresse se trouve dans une rue calme, presque à l’écart, et c’est...

IBIZA FOOD STUDIO

IBIZA FOOD STUDIO

Pour rejoindre Taller Sa Penya, le restaurant d’Ibiza Food Studio, il faut s’aventurer dans le dédale des petites rues pavées de Sa Penya, l’ancien quartier des pêcheurs de la Marina, voisin de Dalt Vila. On grimpe, on tourne, on cherche notre chemin et surtout… on cherche une porte. Pas de grande enseigne lumineuse, pas de voiturier, aucune mise en scène spectaculaire annonçant l’une de ces adresses dont Ibiza a le secret.

Lydie & Taloki Wellness

Lydie & Taloki Wellness

Parisienne d’origine, sicilienne dans l’âme, ibizenca depuis plus de quinze ans, elle porte en elle quelque chose de rare : cette capacité à sentir, à percevoir, à comprendre ce que le corps dit sans un mot. Allongé sur sa table, on ne passe pas simplement un bon moment. On est pris en charge, vraiment. Écouté, par des mains qui savent.

Interview Ellie Kingdon / Mamma Mia! (Londres)

Interview Ellie Kingdon / Mamma Mia! (Londres)

Tristan Baille : You had already played Sophie Sheridan on the international tour before joining the West End production. How has your understanding of the character evolved since you first stepped into the role ?

Ellie Kingdon : My interpretation of the role has definitely evolved since March 2024. I think the more life lessons you learn, the more you’re able to understand Sophie’s complex journey as the years pass. Her desperate need to discover what’s important to her is such a gorgeous and generous journey to explore as an actress, and the more I play her, the more I learn from her personally too.

Wengen, prendre de la hauteur dans les Alpes suisses

Wengen, prendre de la hauteur dans les Alpes suisses

Il faut d’abord laisser sa voiture derrière soi, puis monter dans le train, regarder la vallée s’éloigner et accepter pour quelques jours, de changer de rythme. À Wengen, c’est presque une règle du jeu. Le village est sans voitures, accroché à la montagne au-dessus de Lauterbrunnen, et cette légère coupure avec le reste du monde fait beaucoup dans son charme.

Typology, quand la beauté revient à l’essentiel

Typology, quand la beauté revient à l’essentiel

Des lèvres Rouge Tomate aux soins qui accompagnent les premiers signes de l’âge, Typology poursuit sa vision d’une beauté plus simple, plus lisible et terriblement désirable. Voici une sélection de ses nouveautés et de ses essentiels, l’occasion de revenir sur cette marque parisienne qui a fait du minimalisme bien plus qu’une signature esthétique.