Le cercle des poètes disparus au Théâtre Antoine 

Le cercle des poètes disparus au Théâtre Antoine. Un grand moment.

J’avais vu le film. Comme beaucoup de personnes. J’étais intrigué par l’adaptation théâtrale.
Mais quand je suis entré dans le théâtre, j’ai aussitôt basculé dans l’histoire. L’ambiance musicale. Les acteurs qui cherchent une classe en s’adressant aux spectateurs dans la salle, jusque dans les étages. Un petit concert semble s’improviser. Les spectateurs montent sur scène et dansent. Spectacle avant l’heure. Une joie enivrante emporte déjà la salle. Les gens réunis qui sourient spontanément. Carpe diem. Le temps passe alors profite. De chaque instant. De cette femme inconnue qui te plaît sans que tu saches pourquoi. Tu lis un livre. Roméo et Juliette. Pourquoi pas ? En classe. Dans ton temps libre. Et puis tu sais pourquoi tu l’aimes. Les jours et les nuits se succèdent et tu ne sais plus pourquoi. L’amour a ce pouvoir-là. Il trouble, balaie la logique. Palpite en nous. L’amour d’une inconnue. L’amour d’un livre. L’amour d’un instant. D’un souvenir. D’un rêve. D’un livre. D’une phrase. L’amour d’un poème.

Et les rideaux s’ouvrent. La musique de Maurice Jarre plane déjà dans l’air.
L’énergie des jeunes comédiens est incroyable. Comme réveillés par Stéphane Freiss. Les répliques fusent, dans l’enthousiasme de l’âge. De l’innocence. De la naïveté. Des espoirs énormes que nous plaçons dans notre vie, du plus timide au plus téméraire. De l’amoureux au fanfaron. Chacun évolue à son rythme grâce à un professeur différent. Surprenant. Qui va changer à jamais leur vision du monde et d’eux-mêmes.

Mais la norme et la rigueur sont présentes. Il faut préparer une carrière. Il faut avoir l’esprit de compétition. Tout est symbolisé dans le rôle du père. Olivier Bouana incarne avec un talent exceptionnel l’autorité patriarcale. Il empêche son fils de s’exprimer. Il veut le meilleur pour son fils ? Pas certain. Le conflit est bien là. Évident. Énorme. Et le père impose ses règles. Le métier qu’il faut avoir. Les hautes études. Le théâtre n’est qu’un amusement. Ridicule. Absurde. Insensé. Il ne rapporte rien. Il est le pire à faire. Presque une honte. Jouer ? Quelle idée saugrenue ! Ce n’est pas un vrai métier. Ce n’est pas ça qui te fera vivre, mon fils. Combien ça t’a rapporté ? Zéro. Zéro. Zéro ! Les spectateurs étouffent quand il apparaît. J’entends des jeunes, assis près de moi, qui soupirent et s’énervent. Qui gigotent sur leur fauteuil.
Puis le miracle arrive. La lumière. Le savoir, certes. Mais le savoir-faire. L’usage de la passion pour apprendre. Ne pas laisser le plaisir de côté. La passion ne s’abandonne pas. Les mots ont une saveur. Un sens. Presque une odeur. Une folie qu’il ne faut pas contrôler. Les mots sont des amis qui nous murmurent ce que nous sommes et serons. Les mots nous guident. Nous aident à nous relever quand on chute. Quand on a peur. Les mots nous remettent à notre place. Ceux qui les ont écrits avaient du génie.

Le tableau vert et long prend son envol. La craie ranime, explore, questionne, critique, déclare, hésite, s’exprime. Le professeur est heureux de transmettre. De stimuler une dynamique de groupe. De créer un cercle sans le vouloir. Il sait ce qui est le plus important : apprendre ne sert à rien sans garder un sens critique. Apprendre ne sert à rien sans ressentir et accepter une émotion. Apprendre ne sert à rien sans s’interroger. Et le moindre vers ne se mesure pas sans une pensée personnelle. Un vers dans un quatrain vient d’un auteur qui a vécu. Qui a réfléchi. Souffert. Un vers se respecte. Un vers se partage dans l’ombre d’une grotte, au cœur d’une forêt. Et même si l’œuvre manque peut-être de femmes (mais c’est logique puisque ce petit monde était séparé à l’époque), l’amour est là. Dans ces cœurs.

Malheureusement il y a …
Cet apprenti comédien qui joue avant de quitter le monde. Qui joue pour vibrer. Qui joue en vain. Les rideaux vont tomber sur lui. Le briser. Lui qui voulait exister, lui qui voulait exprimer ce qu’il ressentait. Le partager avec des inconnus. Avec et pour l’autre. Comme en amour. Comme au théâtre.
Le directeur de l’école, comme le père, respecte la doctrine, les valeurs certes utiles, mais c’est sans âme. Sans l’être. Sans vie.
La mise en scène emporte alors cette belle âme dans l’obscurité et la fumée. Les spectateurs pleurent. Silence.

Le professeur Keating est viré. Stéphane Freiss est touchant. Sensible. Sublime. Todd et les autres sont interrogés et leur professeur si passionnant doit partir. Il est responsable du suicide. En partie selon les autorités compétentes.
Silence dans la salle. Le cours dit « normal » a repris. Il est interdit de penser. Il faut acquiescer. Obéir. Suivre le troupeau. Et soudain…Une injustice faite à un seul étant une menace faite à tous…La musique. Intense. Dans le cœur de la salle. Les élèves montent sur les tables comme s’ils s’envolaient. Au-dessus des lois. Prenant de la hauteur. Au-dessus d’une éducation imbue d’elle-même. Incapable de se remettre en question dans ses méthodes. Des cours sans pédagogie. Sans respect. Sans humanisme. Les voilà. Debouts. Fiers. Le directeur est dépassé. On ne le voit même plus. La salle exulte malgré les larmes et la douleur.
Merci, messieurs. Merci.

De Tristan Baille

Théâtre Antoine
De Tom Schulman
d’après le film produit par Touchstone Picture
écrit par Tom Schulman

Production originale
Classic Stage Company
En accord avec
Adam Zotovich

Directeur artistique
John Doyle

Directeur général
Jeff Griffin

Adaptation française
Gérald Sibleyras

Mise en scène
Olivier Solivérès

Avec
Stéphane Freiss
Ethan Oliel, Hélie Thonnat,
Audran Cattin,
Pierre Delage, Yvan Garouel,
Maxime Huriguen,
Olivier Bouana

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