Tristan Baille : Bonjour Jeanne Herry, merci beaucoup de nous recevoir. Je viens de découvrir « Garance », et l’une des choses qui m’a immédiatement frappé, c’est la manière dont le film traverse plusieurs années. On suit votre personnage dans le temps, par ellipses, presque par fragments de vie. Pourquoi avoir choisi cette construction ?
Jeanne Herry : Parce que je voulais faire le portrait d’une femme, et pour cela, j’avais besoin de la suivre sur plusieurs années. Dès lors qu’on raconte une trajectoire longue sans passer par le format de la série, il faut forcément compresser le temps, travailler avec l’ellipse. C’était important pour moi, car le film raconte l’évolution d’une femme, sa révolution intime, son parcours d’actrice, mais aussi son rapport à l’alcool et à l’addiction. Or une addiction s’inscrit dans la durée. Elle s’installe, elle évolue, elle connaît des mouvements, des rechutes, des résistances. Le cinéma, comme le roman d’ailleurs, permet de suivre un personnage dans les grands bouleversements de sa vie, mais aussi dans ses déplacements plus souterrains, plus discrets.
Tristan Baille : Ce que j’ai trouvé très réussi, c’est que le film ne cherche jamais à tout expliquer. Il pose des questions, il laisse vivre les zones de silence. Et même si Garance est évidemment au centre du récit, les personnages qu’elle croise apportent chacun quelque chose d’essentiel : le médecin, la petite fille, les proches, les figures de passage. Certaines scènes donnent presque l’impression que la vie surgit devant la caméra. Comment avez vous travaillé cet équilibre entre une écriture très précise et cette sensation de naturel ?
Jeanne Herry : Les silences font partie de l’écriture. Au montage, on accélère souvent les scènes, on resserre beaucoup. Moi aussi, je le fais. Mais il faut savoir préserver les silences au bon endroit, au bon moment. Pour moi, un film est d’abord une partition sonore, avant même d’être une partition d’images. Bien sûr, l’image est essentielle, mais il y a d’abord le son : les mots, les phrases, les respirations, les silences. Tout cela compose une musique. Il faut trouver le bon rythme, ne pas avoir peur de laisser une scène exister, de laisser un personnage penser, hésiter, se taire.
Tristan Baille : On pourrait dire que Garance parle d’alcoolisme, mais le film me semble beaucoup plus vaste que cela. Il parle aussi du travail, du corps, de la place des femmes, de la famille, de l’amitié, de la sexualité. Est ce que, finalement, l’amour n’est pas l’un des grands sujets du film ?
Jeanne Herry : Oui, je crois que c’est un film d’amour. L’alcoolisme est un révélateur, il fait apparaître des choses, il les exacerbe. Mais autour de cela, il y a énormément d’amour. Il y a l’amour amoureux, bien sûr, mais aussi l’amour familial, l’amour entre sœurs, le lien avec la nièce, l’amour des amis. Ce sont des formes d’amour différentes, parfois fragiles, parfois imparfaites, mais très présentes. Le film parle de la manière dont on aime, dont on essaie d’aider, de comprendre, de rester auprès de quelqu’un, même quand c’est difficile.
Tristan Baille : Pour aborder l’alcoolisme et l’addiction, avez vous beaucoup rencontré de personnes concernées ? Est ce que vous preniez des notes, ou cherchiez vous surtout à absorber des récits, des sensations, pour ensuite les retransmettre sans jugement ?
Jeanne Herry : J’avais surtout besoin de ressentir les choses pour pouvoir les retransmettre au mieux. Je ne voulais pas juger. Ce qui m’intéresse, ce sont les mécanismes humains. J’ai beaucoup de mal à écrire des personnages qui seraient simplement “bêtes” ou “méchants”. Dans la vie, je ne vois pas les gens comme ça. Je peux trouver certaines personnes pénibles, violentes, brutales, en manque de confiance, mais j’ai rarement le sentiment qu’elles sont seulement bêtes ou mauvaises. Dans mes films, il n’y a pas vraiment d’antagonistes. Il y a de l’adversité, des obstacles, des épreuves. Ici, il y a la maladie, celle de Garance, celle de sa sœur, la difficulté à travailler, à tenir debout, à remplir son frigo, à continuer. Mais je n’avais pas envie d’opposer Garance à un personnage malveillant. Ce qui m’intéressait, c’était la complexité des êtres, leur intelligence relationnelle, leurs contradictions.



Tristan Baille : Le film aborde un sujet difficile, et pourtant il n’est jamais plombant. Il y a des moments de peur, d’émotion, mais aussi des instants plus légers, parfois drôles. Est ce que le cinéma vous permet justement d’aller vers des zones dont on parle peu, des douleurs intimes, des fragilités que l’on préfère souvent taire ?
Jeanne Herry : Oui, le cinéma permet d’ouvrir des portes, d’aller fouiller dans des endroits que l’on évite parfois. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de dénoncer ou de juger, mais de comprendre. Au départ, j’avais envie de montrer les stratégies intimes d’un personnage. Dans mes films précédents, j’avais beaucoup travaillé sur les stratégies collectives : la justice, les services sociaux, les protocoles que l’on met en place pour gérer des situations difficiles. Ici, je voulais me concentrer sur une personne, sur ses propres moyens de défense, ses propres arrangements avec la vie. Garance est une femme qui lutte, mais elle est aussi stratège. Elle trouve des manières de continuer, de fonctionner, de ne pas tout perdre. Elle ne finit pas seule sous un pont, elle ne lâche pas complètement les rênes de son existence. Elle gère, elle compose, elle avance comme elle peut.
Tristan Baille : J’aimerais revenir sur l’histoire d’amour avec le personnage incarné par Sarah Giraudeau. Ce que j’ai trouvé très beau, c’est que le film évite tout cliché. On ne regarde pas cette relation comme “une histoire entre deux femmes”, mais simplement comme une histoire d’amour entre deux êtres.


Jeanne Herry :
Oui, c’est d’abord une histoire entre deux personnes qui s’aiment. Après, de manière générale, les femmes ont souvent été élevées à prendre soin des autres. Donc quand deux femmes aimantes, respectueuses, se rencontrent, il peut y avoir quelque chose de très fort dans l’attention portée à l’autre. Je fais évidemment des généralités, et les généralités sont toujours un peu fragiles, mais ce sont des choses que l’on retrouve dans beaucoup de récits de vie. Beaucoup de femmes ont appris à parler, à écouter, à comprendre, à prendre soin. Cela nourrit aussi la relation dans le film.
Tristan Baille : Merci beaucoup. Garance est le premier film que je découvre aujourd’hui au festival, et j’ai vraiment reçu une claque. Je n’avais pas pu le voir à Cannes, et je suis très heureux de l’avoir vu ici. C’est un film très fort, très subtil, que j’ai envie de défendre et de partager.
Jeanne Herry : Merci beaucoup.



















