Interview Régis Wargnier / Festival de cinéma et de musique de film de La Baule

Tristan Baille : Bonjour Mr Wargnier. Je suis ravi de vous rencontrer lors de ce festival de cinéma et de musique de film de La Baule.

Régis Wargnier : Bonjour !

Tristan Baille : Dans vos films, vos personnages sont souvent confrontés à des choix intimes, mais aussi à des événements historiques qui les dépassent. Avec le recul, qu’est ce qui vous guide le plus ? Est ce d’abord un personnage, une époque, une question à explorer ? Ou bien un mélange de tout cela ?

Régis Wargnier : Je crois que tout part du personnage. Un personnage sans dilemme, sans choix à faire, sans comportement à observer, n’existe pas vraiment au cinéma. Ce qui m’intéresse, c’est de voir comment quelqu’un est traversé, parfois malgré lui, par des événements politiques, historiques ou sociaux dont il ne mesure pas toujours l’importance au moment où il les vit. Prenez Une femme française, par exemple. Pour moi, la débâcle du couple est liée à celle du pays. La France perd la guerre, perd ses repères, devient un pays vaincu qui tente ensuite de se ranger du côté des vainqueurs, alors qu’elle ne l’a pas vraiment été. Quand une jeune femme de 19 ans épouse, en 1939, un jeune homme brillant, prestigieux, qui a fait une grande école, personne ne sait encore qu’il va vivre douze ans de guerre. Trois guerres, trois défaites. Et cela brise un homme, surtout un jeune officier. Il y a la défaite contre l’Allemagne, la captivité, le retour, puis l’occupation française en Allemagne, qui est tout de même une situation assez absurde. Ensuite, il y a l’Indochine, autre grande défaite : la première fois qu’un pays colonisateur est chassé par un pays colonisé. Cette défaite donnera aussi des idées aux Algériens. Et puis vient l’Algérie, avec cette impression terrible d’aller combattre en sachant déjà que, de toute façon, le pays sera rendu et que le combat n’aura servi à rien. Quand cet homme rentre à la maison, il est revenu par vagues, au fil de petits congés, mais après douze ans de cela, il est brisé. Il reste une inquiétude permanente, une solitude. Je ne sais pas comment on survit à ça. Et je ne sais pas non plus comment les enfants ou l’épouse peuvent vivre avec cette angoisse là.

Tristan Baille : C’est étonnant de voir à quel point le cinéma entre dans notre vie, parfois sans même qu’on s’en rende compte. Et il y a aussi la musique. Elle est très présente dans vos films. Ce festival a justement quelque chose de précieux : il met en lumière des compositions dont on ne parle pas toujours. On cite souvent de grands noms, John Williams, Zimmer, mais en France aussi, il y a une vraie richesse dans la musique de film.

Régis Wargnier : Oui, absolument. Le premier 45 tours de musique de film que j’ai acheté, c’était du Michel Legrand. Il y a énormément de choses magnifiques dans ce domaine. La musique est devenue un personnage à part entière. Elle accompagne le film, parfois elle ne quitte presque plus la scène. Elle peut porter une émotion, un trouble, quelque chose que les mots ne disent pas.

Tristan Baille : Quand vous imaginez un film, est ce que la musique arrive très tôt ? Est ce que vous avez déjà une idée en tête pendant l’écriture ?

Régis Wargnier : Non, pas du tout. Quand j’écris, je suis avec les personnages, avec l’histoire. Je ne pense absolument pas à la musique. Elle arrive plus tard, au montage. Le monteur place souvent des musiques temporaires, comme on le fait presque toujours : des morceaux classiques, ou des musiques venues d’autres films. Pour l’un de mes films, on avait utilisé un thème de Patrick Doyle pour Henry V. Je l’avais entendu, il m’avait frappé, et il nous arrivait de l’écouter. Certains jours, je le lançais même sur le plateau, simplement pour mettre des sentiments dans l’air. Ce qui est très particulier, quand on tourne un film, c’est cette sensation d’entrer dans un monde que l’on a créé. Je me souviens d’un tournage en Bretagne, dans un château situé à une quinzaine de kilomètres de la mer, au bout d’une forêt. Nous étions totalement dans notre univers, dans les années 50, avec les costumes, les voitures, le silence, la forêt autour du château. Et puis, le dimanche, nous allions au bord de la mer, et nous avions l’impression qu’un coup de baguette magique nous avait fait changer d’époque. C’est un jeu d’enfant extraordinaire. Les enfants inventent des mondes, se déguisent, mettent une cape, un masque, courent dans la forêt et sortent du réel. Le cinéma, c’est cela aussi. On crée un univers, des sentiments, une histoire, et il faut y entrer pleinement. Si l’on n’y croit pas, cela ne peut pas fonctionner. C’est peut être encore plus sensible dans les films d’époque, parce que l’écart avec le réel est plus visible. Mais, au fond, chaque film est une forme de pouvoir magique.

Tristan Baille : J’avais vu Une femme française, avec Emmanuelle Béart…Je me souviens d’avoir été hypnotisé par la manière dont la caméra s’approchait d’elle, avec une douceur, une pudeur, une vérité très fortes. Elle incarnait une femme courageuse, qui aime malgré tout, mais qui est aussi profondément déstabilisée.

Régis Wargnier : Le film a été violemment attaqué par la presse à l’époque. Il arrivait après Indochine, qui avait connu un triomphe mondial, donc on l’attendait beaucoup. Mais Une femme française racontait quelque chose de moins confortable, d’un point de vue féminin.

Emmanuelle s’est engagée à fond dans le film, parce que ce que nous racontions la touchait de près. Le propos n’était pas forcément populaire. Nous disions peut être que cet homme fait la guerre, mais qu’il l’aime aussi, cette guerre. Qu’il aime être loin, qu’il préfère peut être la vie avec les hommes, la vie de camp militaire, à la vie familiale. Et pendant ce temps là, elle l’attend pendant douze ans. Que peut elle faire ? Elle a envie de vivre. Ce n’est pas quelque chose que les gens ont toujours envie d’entendre. Mes films sont parfois piégeants, parce qu’ils séduisent d’abord par la musique, les couleurs, les acteurs, l’esthétique. Puis, le lendemain, quelque chose travaille le spectateur. Il se rend compte que ce qui était beau ou romanesque cachait peut être autre chose. Dans Une femme française, il y a aussi cette idée que les personnes qui accompagnent quelqu’un qui se détruit peuvent elles mêmes trouver une forme de place dans cette situation. On admire cette femme, on la trouve courageuse, admirable, parce qu’elle tient son mari debout. Mais on peut aussi se demander si elle ne trouve pas, malgré elle, un rôle extraordinaire dans cette position. Et le jour où celui qui était à terre se relève, la béquille tombe. Cela non plus n’était pas très populaire à raconter : l’idée que chacun, même les victimes, peut parfois trouver son compte dans une situation douloureuse. Pour Indochine aussi, il y avait un malentendu. Beaucoup de gens croyaient aller voir un film nostalgique sur la grande époque coloniale. Or ce n’était pas cela du tout. Le film montre des scènes de domination, de torture, de violence. Il raconte aussi la révolte contre une mère adoptive, contre un ordre établi. C’est presque un film révolutionnaire. On démonte le mythe, plus qu’on ne le célèbre.

Tristan Baille : Merci beaucoup pour cet échange !

Régis Wargnier : Merci à vous !

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