Interview d’Olivier Clert / Lucy lost

Tristan Baille : Bonjour Olivier Clert. Merci de nous recevoir pour parler de « Lucy lost ». Je trouve que Lucy est un personnage incroyable dans votre film. J’ai l’impression que le film a touché les enfants comme les adultes !

Olivier Clert : Peut-être, mais disons que les adultes ont davantage d’expérience. Certaines choses résonnent autrement parce qu’on connaît un peu mieux la vie. On développe peut-être aussi plus d’empathie. Là où un enfant découvre une situation à travers les personnages, un adulte peut la rapprocher de choses qu’il a vécues. On ne reçoit donc pas forcément les mêmes scènes de la même manière. C’est aussi ce qui est intéressant dans un film qu’on peut voir ensemble : chacun y entre avec sa propre sensibilité.

Tristan Baille : Cette différence de sensibilité apparaît justement dans la scène des deux avions qui se battent. Millie regarde presque cela comme un feu d’artifice, alors que Lucy comprend que ce n’est pas un spectacle, que des gens se battent et peuvent mourir.

Olivier Clert : Oui. Millie n’a pas encore le recul de Lucy. Même si Lucy n’a pas une conscience très précise de ce qui lui est arrivé, elle en porte la marque. Son expérience lui a donné une forme de maturité que Millie n’a pas encore. Elle ne sait pas nécessairement expliquer ce qu’elle ressent, mais elle perçoit la gravité de la situation. Là où les autres peuvent voir quelque chose de spectaculaire, Lucy comprend que ce n’est pas un jeu. Ce décalage raconte quelque chose de son histoire sans qu’on ait besoin de tout révéler à ce moment-là. On retrouve cela lorsqu’elle se dispute avec Millie. Elle comprend que la guerre fait souffrir les gens des deux côtés. Derrière chaque camp, il y a aussi des personnes qui veulent protéger leur famille. Elle possède cette clairvoyance que Millie n’a pas encore, ce qui est normal : elles n’ont pas vécu les mêmes choses. Leur relation permet de faire apparaître cette différence de perception.

Tristan Baille : Dans le livre, Lucy est surtout perçue à travers le regard des autres. Dans le film, tu choisis de nous faire vivre l’histoire avec elle. Est-ce que cette contrainte est finalement devenue un avantage pour l’adaptation ?

Olivier Clert : Oui, elle l’a plutôt facilitée. Dans le roman, Lucy ressemble un peu à un petit animal blessé qu’on aurait recueilli. Elle ne peut pas expliquer ce qui lui est arrivé, alors les autres observent son comportement et essaient de l’interpréter.

C’est comme lorsqu’un animal se cache sous un canapé à cause d’un geste qui nous paraît anodin. On cherche à comprendre ce qui l’a effrayé, ce que ce geste a pu réveiller en lui, mais il ne peut pas nous le dire. Dans le livre, le lecteur se trouve beaucoup dans cette position. Il accompagne ceux qui essaient de comprendre Lucy. Il la regarde de l’extérieur. Pour le film, nous avons choisi de nous placer avec elle. Ce ne sont plus seulement les autres qui tentent de résoudre son mystère : c’est Lucy qui cherche à comprendre sa propre histoire, et le spectateur avance à ses côtés. Elle devient le moteur du récit.

Ce choix a donné une ligne directrice très claire à l’adaptation. Pour chaque élément du roman, nous pouvions nous demander : qu’est-ce que cela apporte au parcours de Lucy ? Est-ce qu’il faut le garder, le transformer ou ajouter quelque chose pour mieux comprendre ce qu’elle traverse ? Cela nous donnait un point de repère pour prendre les décisions.

Le roman fait se succéder plusieurs regards. Il développe aussi une histoire parallèle, avec cette petite fille qui prend le bateau. Cette construction ouvre différentes pistes, mais, dans un film, elle aurait été difficile à tenir. On risquait de demander au spectateur de s’attacher à un personnage, puis de le quitter pour en suivre un autre.

En nous concentrant sur Lucy, nous savions précisément quelle histoire nous racontions. C’était aussi une manière d’accompagner les enfants : leur donner un personnage auquel s’attacher et un fil qu’ils puissent suivre, même lorsque le mystère demeure.

Tristan Baille : Ce choix change aussi la manière dont on reçoit le propos du film. Si l’on reste à l’extérieur de Lucy, on cherche à comprendre ce qui lui est arrivé, comme les autres personnages. Mais on ne partage pas vraiment son expérience.

Olivier Clert : Oui, on reste dans la position de ceux qui la regardent sans avoir vécu ce qu’elle a vécu. En adoptant son point de vue, on peut davantage partager sa perception des événements. Le mystère est toujours présent, mais il s’accompagne d’un lien plus direct avec elle. On cherche à comprendre son histoire tout en éprouvant ce qu’elle traverse.

Tristan Baille : Alors qu’en adoptant son point de vue, on ressent davantage le rejet, l’exclusion et le poids de sa différence. Est-ce que tu dirais que c’est essentiellement un film sur la différence ?

Olivier Clert : Oui, je pense que c’est un thème central. Lucy est confrontée au regard des autres, à leur difficulté à accepter ce qu’ils ne comprennent pas chez elle. Le fait de rester avec elle nous permet de ressentir ce que ce regard peut avoir de blessant.

Tristan Baille : Une différence qui ne se limite donc pas à ses cheveux blancs.

Olivier Clert : Non, bien sûr. Les cheveux blancs rendent cette différence visible, mais elle peut venir d’un contexte familial, d’une attitude, d’un comportement…

Tristan Baille : D’une fragilité.

Olivier Clert : Oui, d’une fragilité, d’une expérience particulière ou simplement d’une sensibilité que les autres ne comprennent pas. Cela recouvre énormément de choses. On peut se sentir différent sans que cela se voie immédiatement. Je pense que tout le monde s’est senti exclu à un moment ou à un autre. Pour les enfants, cela peut être particulièrement difficile, parce que les cours d’école sont parfois très dures et qu’ils ne choisissent pas toujours les personnes qu’ils côtoient. Ils doivent retourner chaque jour dans ce même environnement. En grandissant, on dispose généralement de davantage de liberté pour choisir son entourage. On peut s’éloigner de certaines personnes et trouver celles avec lesquelles on se sent bien. Quand on est enfant, cette possibilité est beaucoup plus limitée. C’est aussi pour cela que cette question de la différence peut les toucher aussi directement.

Tristan Baille : Lucy suscite justement la méfiance dans une petite communauté, où sa différence devient vite inquiétante. C’est une situation qui peut toucher très directement les enfants, eux qui connaissent parfois le rejet ou l’exclusion. Comment raconter cela sans que le poids de l’histoire soit trop lourd pour eux ?

Olivier Clert : Je pense qu’on peut parler aux enfants de choses difficiles. Les films qui m’ont marqué, comme E.T, quand j’étais petit ne cachaient pas toujours la dureté du monde. Ils montraient aussi comment des personnages pouvaient y faire face, trouver du courage et s’entraider. Ces histoires m’ont accompagné, et j’avais envie de retrouver quelque chose de cela dans ce film.

Il faut pouvoir montrer les épreuves, mais aussi donner aux enfants la possibilité d’entrevoir un chemin pour les traverser. La place de l’amitié, de l’imagination et de l’aventure compte beaucoup dans cet équilibre. Elles permettent au récit de continuer à avancer, même lorsqu’il aborde des choses douloureuses. On peut éprouver de la peur ou de la tristesse et conserver malgré tout le désir de découvrir la suite.

Tristan Baille : Lucy et Millie n’ont pas la même manière de regarder le monde. Qu’est-ce que leur rencontre permet à chacune de découvrir sur elle-même ?

Olivier Clert : Dans le roman, leurs histoires se déroulent en parallèle, sans qu’elles se rencontrent. Les réunir a permis de donner une nouvelle dynamique au récit. Ce lien entre les deux petites filles était une idée très forte pour construire le film.

Pour Lucy, Millie devient une présence qui la pousse à avancer, à affronter ce qui lui fait peur et à dépasser ses difficultés. Leur relation fait aussi apparaître leurs différences. Elles peuvent jouer ensemble, partager une aventure, puis se heurter parce qu’elles ne comprennent pas une situation de la même façon. C’est particulièrement sensible dans leur rapport à la guerre. Leurs échanges permettent de faire vivre ces questions à travers une relation entre deux enfants.

Tristan Baille : Au départ, on se demande si ce qu’on voit appartient au réel ou à la magie. Puis on accepte cette incertitude, on se laisse guider par Lucy. J’ai eu le sentiment que tu cherchais une forme de justesse entre la violence du monde et la possibilité, malgré tout, d’espérer. Est-ce que c’était le fil que tu voulais suivre ?

Olivier Clert : L’animation permet justement de faire exister ce mystère sans être obligé de trancher entre le réel et la magie. Nous voulions suivre la manière dont Lucy ressent les choses, avec ses souvenirs, ses peurs et son imagination. Il était donc possible de passer de l’un à l’autre en restant avec elle.

À partir du moment où le spectateur s’attache à Lucy, il peut accepter de l’accompagner sans avoir immédiatement toutes les réponses. Son expérience donne une continuité à ces passages entre la réalité, les souvenirs et l’imaginaire.

Et, face aux épreuves, je tenais à laisser une place au courage et à l’entraide, comme dans les œuvres qui m’avaient touché enfant. Le monde dans lequel elle évolue peut être dur, mais le récit devait aussi lui permettre d’avancer. Cette possibilité compte beaucoup dans la manière de s’adresser aux enfants.

Tristan Baille : J’ai été très sensible à la douceur des paysages. Ils accompagnent l’intrigue tout en laissant une place au rêve, et nous permettent de plonger dans l’histoire. J’ai ressenti la même chose avec la musique. Comment as-tu travaillé cette association entre l’image et la musique pour créer cette immersion ?

Olivier Clert : L’atmosphère se construit notamment à travers les couleurs et la lumière, avec beaucoup de scènes à l’aube ou au crépuscule. Nous voulions retrouver une curiosité d’enfant dans la manière de découvrir les îles, cette attention aux paysages et aux éléments qu’on perd parfois en grandissant.

La musique participait déjà au travail préparatoire du film. Certaines compositions d’Anne-Sophie Versnaeyen accompagnaient l’animatique, avant qu’elle soit sollicitée pour écrire la partition originale. Le thème d’ouverture faisait partie de ses premières propositions et il a très peu changé ensuite.

Le travail avec elle a permis de chercher les sonorités adaptées aux différentes scènes, en passant de la délicatesse des moments intimes à l’ampleur de l’aventure. Nous pouvions essayer différentes couleurs instrumentales et sentir ce qu’elles apportaient aux images. Parfois, un changement d’instrument suffisait à rendre une scène plus légère ou plus fragile. La musique permettait aussi de relier ces différentes dimensions du film, les passages plus concrets et ceux qui nous emmènent davantage dans l’imaginaire de Lucy.

Tristan Baille : Cette douceur des paysages et de la musique, c’est aussi ce que j’emporte du film. Merci pour ce film. 

Olivier Clert : Merci à vous.

Le film d’Olivier Clert est une merveille. Les îles. Dès le départ…Depuis le rivage, tout paraît possible, un départ, un retour, quelqu’un dont on reconnaîtrait enfin la silhouette. Mais la mer peut aussi enfermer. Il suffit qu’un village se méfie, que les regards se détournent, et le paysage le plus vaste devient trop étroit pour une enfant.

Lucy vit sur l’une de ces îles, dans l’archipel des Scilly, au sud-ouest de l’Angleterre. Elle a les cheveux blancs, des dons extraordinaires et cette différence que les autres semblent avoir remarquée avant même de chercher à la connaître. Puis Milly apparaît, une petite fille qu’elle seule peut voir. Auprès d’elle s’ouvre un chemin vers le secret de ses pouvoirs, vers une histoire dont les morceaux attendent encore d’être réunis.

Dans cette aventure adaptée du roman de Michael Morpurgo, je retrouve une inquiétude familière à l’enfance, celle de ne pas savoir quelle place prendre parmi les autres. À onze ou douze ans, un rire entendu derrière soi peut suffire à gâcher une journée. On voudrait se fondre dans le groupe et l’on porte justement sur soi quelque chose qui attire tous les regards. Chez Lucy, cette solitude a la couleur de ses cheveux, une blancheur autour de laquelle les superstitions viennent se déposer.

Heureusement, il y a Milly. Quelqu’un à qui parler, enfin. J’aime cette idée d’une présence invisible qui rend le monde un peu plus habitable, d’une amitié qui permet d’avancer là où l’on serait resté immobile. Olivier Clert a placé cette rencontre au cœur de son adaptation, donnant à Lucy la possibilité de chercher, de questionner, de devenir actrice de sa propre histoire.

Autour d’elle, les marées découvrent des passages avant de les reprendre. On traverse à cheval ce que l’eau recouvrira bientôt. Je trouve dans ce paysage une image très juste de la mémoire. Certains jours, un souvenir paraît proche, presque accessible. Puis quelque chose se retire, et il faut attendre, chercher un autre chemin. Les réminiscences de Lucy prennent d’ailleurs la forme de croquis en noir et blanc, comme si le passé revenait d’abord par gestes incertains, avant de retrouver ses contours.

La musique d’Anne-Sophie Versnaeyen prolonge cette fragilité. Une voix seule, un violon, des chœurs d’enfants, les sonorités singulières du cristal Baschet composent un univers où la tendresse conserve sa part de mystère. J’aime qu’une berceuse puisse y porter aussi le trouble, qu’une mélodie semble se souvenir de quelque chose que les mots n’ont pas encore retrouvé.

Ce qui m’attache à Lucy, c’est cette enfance qui continue de chercher malgré la peur. Sous ses cheveux blancs, il reste une petite fille avec le désir immense d’être accueillie.

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