Tristan Baille : Bonjour Mr Arcady. Nous sommes dans un festival où la musique occupe une place très importante. J’aimerais donc commencer par cela. Comment s’est organisé le travail musical sur « Fausse note », un film qui ressemble aussi beaucoup à une pièce de théâtre, notamment avec Didier Caron ? Est ce que certaines musiques existaient déjà avant le tournage ? Est ce que le travail s’est fait dès le départ avec les collaborateurs musicaux ? Et comment cela s’organise t il, surtout avec des personnes avec lesquelles vous travaillez parfois depuis longtemps ?
Alexandre Arcady : La musique a toujours été très présente dans mes films. Elle a une place importante, aussi bien au moment du tournage qu’au montage. Elle joue un rôle dramatique, un rôle d’écriture, au même titre que les dialogues ou que la caméra. Dans mes premiers films, j’ai eu la chance de travailler avec Serge Franklin, un compositeur que j’aime beaucoup, avec qui j’avais déjà collaboré au théâtre avant de faire du cinéma. Il arrivait qu’il compose certaines musiques avant même le tournage. J’avais donc des maquettes pendant que je tournais, ce qui était à la fois étrange, amusant, et parfois très utile. Avec le temps, les choses se sont organisées différemment. On sait que la musique sera là à un moment donné, qu’il faudra trouver ce qu’il y a de plus juste pour accompagner une scène de dialogue, ou parfois même pour remplacer les dialogues. J’attache une importance primordiale à cela, et j’ai eu la chance de travailler avec de très grands compositeurs : Serge Franklin, Philippe Sarde, avec qui j’ai collaboré sur cinq ou six films, Armand Amar, Jean-Jacques Goldman… J’ai été très chanceux dans ce domaine. Pour « Fausse note », la musique avait évidemment un rôle essentiel. L’histoire se déroule dans les années 1990. C’est celle d’un chef d’orchestre qui dirige l’orchestre de l’Opéra-Comique de Paris, puis qui est muté, après la chute du mur, à la Philharmonie de Berlin. Pour son dernier concert, il choisit la Septième Symphonie de Beethoven. Beethoven s’est imposé naturellement. Je voulais une œuvre qui résonne, mais qui ne soit pas forcément la plus connue. La Septième est connue, bien sûr, mais elle permettait cette alternance entre la force, le romantisme, l’émotion et la puissance. Comme il est aussi question de Berlin, Wagner s’est imposé également. Et puis j’ai choisi Chopin parce qu’il est question d’un pianiste. Là encore, c’était compliqué : il fallait choisir un Chopin qui ne soit pas étranger à l’oreille des spectateurs, même s’ils ne sont pas de grands musicologues. Il fallait que cela provoque quelque chose comme : “Ah oui, je connais, cela me dit quelque chose.” C’est toujours une question d’équilibre. Il y a aussi La Petite Musique de nuit de Mozart, qui s’est imposée assez vite. Il fallait simplement réfléchir à la crédibilité de son utilisation dans un contexte très particulier. J’ai trouvé des confirmations à travers des écrits d’historiens, ce qui m’a rassuré.
Toute cette partie musicale a été agencée avec l’aide précieuse d’Anne Gravoin, qui est une grande violoniste. Elle a organisé toute la partie musicale, les 120 musiciens, les enregistrements… Elle a été formidable.
Tristan Baille : Donc vous saviez déjà, avant le tournage, quelles œuvres classiques allaient accompagner le film ?
Alexandre Arcady : Oui, pour les musiques classiques, je le savais avant le tournage. Concernant les musiques originales, il y a eu aussi le travail autour de Philippe Sarde, et j’ai souhaité ajouter un musicien que j’aime beaucoup, qui n’est pas forcément identifié comme compositeur de musique de film, même s’il l’avait déjà fait. Il avait notamment partagé l’affiche musicale de « L’Union sacrée » avec Jean-Jacques Goldman : c’est Roland Romanelli. Je lui ai demandé de composer certains morceaux, afin de les marier avec la musique de Philippe Sarde. Et cela se marie très bien.



Tristan Baille : Le film peut aussi être un outil pédagogique très fort pour faire découvrir une page sombre de l’Histoire. Plutôt qu’un cours traditionnel, montrer un film comme celui-ci peut permettre d’ouvrir une discussion autrement.
Alexandre Arcady : Oui, bien sûr. Le cinéma peut avoir cette force-là. Il permet parfois d’aborder des sujets historiques d’une autre manière, par l’émotion, par les personnages, par le récit. On n’est pas dans un cours, mais dans une expérience. Le spectateur entre dans une histoire, et c’est à travers cette histoire qu’il peut être amené à réfléchir.
Tristan Baille : Le choix des acteurs est très fort. On sent que le film repose beaucoup sur un duo, sur une confrontation. Comment avez-vous pensé cette distribution ?
Alexandre Arcady : Le choix des acteurs était essentiel. J’ai donné le scénario à Kad Merad, qui m’a dit oui tout de suite. C’était très important pour moi, parce que si je n’avais pas eu des acteurs un peu décalés par rapport à ce qu’on attend d’eux, je n’aurais peut-être pas fait le film. Ensuite, il fallait trouver son partenaire. C’est Kad qui m’a dit : “J’aimerais jouer avec Benoît Poelvoorde. Je n’ai jamais joué avec lui, et je suis sûr qu’il serait formidable.” Et il avait raison. Les grands films que l’on aime reposent souvent sur de grands duos. Quand on était petit, on regardait Laurel et Hardy. Il y a eu Delon et Gabin, Belmondo et Ventura, Bourvil et De Funès… Ce sont des duos qui marquent. Je voulais un duo de cette force-là. Ce qui m’intéressait aussi, c’était de brouiller les pistes. Kad Merad et Benoît Poelvoorde sont souvent associés à la comédie, alors que le film va peu à peu vers le drame. Cela me permettait de construire le film, au départ, presque comme une comédie, avec quelque chose qui peut rappeler « L’Emmerdeur », puis de glisser progressivement vers l’émotion que je voulais atteindre.
Tristan Baille : C’est vrai que le film commence presque sur une mécanique de comédie, puis quelque chose de beaucoup plus grave apparaît.
Alexandre Arcady : Exactement. Ces deux acteurs ont une force extraordinaire pour accompagner cette évolution. Ils permettent au film d’aller vers un final très dur, très fort. Le personnage que l’on pourrait considérer comme le “méchant” de l’histoire est en réalité encore un gamin, et c’est terrible. Il joue le mensonge avec une vérité criante. Il a une force de conviction incroyable, comme un moteur qui tourne sans s’arrêter. Et en face, il y a l’autre moteur du film : celui qui veut faire surgir la vérité. Tout le film repose là-dessus. Son objectif est de balayer le mensonge pour que la vérité apparaisse. Il pousse l’autre personnage dans ses retranchements, il lui répète qu’il ment, jusqu’au moment où il craque et reconnaît : “J’ai menti.”
Tristan Baille : Le lieu joue aussi un rôle très important. L’Opéra-Comique de Paris est magnifique, mais on a presque l’impression que les personnages y sont enfermés.
Alexandre Arcady : Oui, c’est exactement cela. Au départ, l’Opéra-Comique est un bâtiment flamboyant, étincelant, incroyable. C’est un bijou. Mais c’est aussi un huis clos dans lequel les personnages se retrouvent enfermés. Les fantômes du passé ressurgissent dans ce lieu. Ils sont comme dans une prison, et dehors, il y a la neige. Cette opposition était très importante pour moi.
Tristan Baille : Je pense que ce film peut vraiment toucher un public scolaire, notamment dans des établissements où l’on souhaite transmettre cette mémoire et ouvrir un dialogue avec les élèves.
Alexandre Arcady : Merci beaucoup. Cela me touche. Si ce film peut être montré à des élèves et provoquer des échanges, alors c’est très important. Le cinéma sert aussi à cela : transmettre, ouvrir une parole, permettre à des générations différentes de se rencontrer autour d’une histoire.
Tristan Baille : Merci encore pour cet échange. J’espère vous revoir sur d’autres festivals, et pourquoi pas venir avec une classe pour parler du film avec vous.
Alexandre Arcady : Avec plaisir. Ce serait une très belle chose.



















